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Dépollution des sols et des nappes : quelle technique face à quelle contrainte ?

30 avril 2021 Paru dans le N°441 ( mots)
Rédigé par : Patrick PHILIPON

Face à un site à dépolluer, comment choisir parmi la palette de techniques disponibles ? Une méthodologie commence à s’imposer, à base d’essais en laboratoire et sur le terrain. Il existe même des outils d’aide à la décision. Cependant rien ne remplace l’expertise et l’expérience des acteurs de terrain, car aucun site n’est vraiment comparable à un autre…

Désorption thermique, venting, biodégradation, oxydation ou réduction, pompage, excavation et lavage, soil mixing… : il existe une vaste palette de techniques de dépollution des sols. Les grandes familles sont désormais bien établies, même si chaque société de travaux s’efforce de les faire progresser, et si de “petites nouvelles” apparaissent de temps à autre. Cela posé, face à un site donné, comment se fait, puis s’affine, le choix d’une ou plusieurs techniques pour atteindre le but visé ? Selon quels critères ? Avec quels outils ? Qui intervient ?
Suez Remediation a dépollué les terres du site de Themeroil, contaminées au trichloroéthylène et dichloroéthylène, grâce à une technique de soil mixing avec du fer réducteur.

Disons-le d’emblée, l’outil miracle – le grand tableau qui ferait automatiquement correspondre une solution à un problème initial – n’existe pas. Certes des guides de bonnes pratiques et autres outils d’aide à la décision se multiplient, mais la détermination de la (ou les) technique(s) pertinente(s) pour un site donné reste un processus long, itératif et se heurtant en permanence aux réalités du terrain. Laurent Thannberger, directeur scientifique de Valgo, souligne d’ailleurs les limites de ces outils, se faisant par là même la voix de l’ensemble de la profession : « nous essayons d’évoluer vers des solutions d’aide au diagnostic mais cela reste au mieux une aide, une manière de compulser les informations. Cela permet de n’oublier aucun point mais l’œil de l’expert reste indispensable pour le choix des techniques ». Maître d’ouvrage, bureau d’études (BE) et société de travaux interagissent donc, chacun avec sa vision, sa compétence et ses contraintes, lors des différentes étapes du processus.

« Dans un processus de réhabilitation d'un site impacté, il est primordial de respecter la place et les délais de chacune des étapes de la méthodologie nationale de gestion des sites et sols pollués. Les outils et missions associées ont été déterminés pour amoindrir au maximum les aléas. Au final, en respectant l'ensemble des phases de gestion les MOA et leurs experts obtiennent une bonne connaissance de leur site et des risques "projet" » insiste Jonathan Senechaud, responsable développement de Colas Environnement.
Christophe Chêne, directeur technique Ortec Soleo, résume le problème : « Il ne suffit pas de savoir à quelle pollution on a affaire et en quelle quantité. Il faut comprendre le contexte, discuter avec le client pour comprendre ses contraintes budgétaires, politiques, administratives, quel futur il envisage pour le site… Le choix technique viendra après ». Un choix d’ailleurs multiple car on ne traite pas forcément de la même manière la zone source et le panache de pollution, on ne mobilise pas forcément les mêmes moyens au début et à la fin du chantier. Il s’agit donc en général d’une combinaison et d’un enchaînement de réponses techniques.


Un problème multidimensionnel

Tout commence par la délimitation du problème. « Avant de s’orienter vers un choix technique, il faut disposer d’un diagnostic environnemental fiable : identification, délimitation, quantification précise des sources pollutions, des vecteurs, des cibles. Puis s’assurer que les seuils et objectifs de dépollution soient clairement définis », explique Laurent Mansuelle, responsable du pôle technique de Serpol. Dès ce moment, des outils logiciels peuvent aider à comprendre non seulement la répartition (bilan de masse) de la pollution mais aussi son évolution dynamique (mouvements des nappes). Par exemple ceux développés par Envisol et sa filiale Sol-IA, spécialisée dans le numérique et l’utilisation des données géoenvironnementales. Le logiciel G-envi modélise les contaminations en trois dimensions et réalise des bilans massiques, éventuellement à partir de données “terrain” traitées avec le l’outil scan 360. « Par le biais de formations que nous dispensons, des chefs projets d’autres bureaux d’études ont utilisé nos outils et souhaiteraient y accéder. Nous réfléchissons à une forme de commercialisation ou de mise à disposition » révèle Gaël Plassart, PDG d’Envisol.
Les outils de géostatistique permettent de modéliser en 3 dimensions la distribution des pollutions en utilisant toutes les données disponibles : mesures de terrain (PID, XRF, MIP, etc.), concentrations dans les sols, dans la nappe ou les gaz des sols, indices de pollution (épaisseur de flottant/coulant, sols imbibé, odeur, etc.).
« Ces modélisations sont utiles pour mieux appréhender les contraintes qui peuvent impacter les travaux par exemple : position des pollutions vs. infrastructures existantes ou futures dans le cadre du projet. Elles fournissent des éléments d'orientation pour la justification des solutions retenues au Plan de Gestion (bilan de masse par exemple), explique Sébastien Kaskassian, expert sites pollués - responsable Innovation chez TAUW. Elles permettent enfin de calculer les grandeurs dimensionnantes pour les travaux, par exemple l'emprise (surface ou volume) délimitée par le seuil retenu de dépollution, la masse de polluant inclue dans la zone à traiter ou la répartition des volumes de terres excavées selon les filières de traitement envisagées ».
Les essais pilotes sur le terrain, comme celui-ci mené par Serpol en partenariat avec Suez et Antea, sont indispensables pour valider la stratégie de dépollution d’un site.

Ginger Burgeap mobilise de la même façon différents logiciels, propriétaires ou commerciaux, d’interprétation des concentrations en polluants dans les sols (OREOS), de traitements géostatistiques (Kartotrak, SoilRemediation), de spatialisation géostatistique des risques sanitaires (Cartorisk) ou encore d’écoulement/transport polyphasiques (SIMUSCOPP, CubicM, …).

Ce bilan de masse constitue certes une information essentielle, mais non suffisante pour esquisser ne serait-ce qu’un premier choix de stratégie de dépollution. D’autres dimensions tout aussi décisives entrent en jeu. Tout d’abord le futur usage du site, qui détermine le niveau de pollution résiduelle acceptable. « L’objectif de dépollution visé dépend du futur du terrain. S’il est destiné à un usage sensible comme une crèche ou de l’habitat, il exigera une forte dépollution donc des techniques chères mais donnant un meilleur rendement, comme l’excavation ou la désorption thermique. Pour d’autres destinations moins exigeantes, des techniques moins chères mais donnant des pourcentages d’abattement moins importants feront l’affaire. Par exemple du bioventing avec traitement aérobie » explique Arnault Perrault, directeur de Colas Environnement.
Jan Haemers, qui dirige la société de travaux du même nom, confirme : « il n’existe pas de technique miracle. Quelque 30 ans d’expérience m’ont montré que deux clients choisiront deux techniques différentes car ils ont des objectifs différents. Certains veulent vendre vite un terrain de valeur, avec zéro pollution résiduelle, alors que d’autres ont le temps d’attendre ». C’est ainsi que Haemers Technologies, intervenant sur un site près de Paris, a d’abord opté pour du venting car le client n’était pas pressé. « Puis l’acheteur a changé d’avis et exigé le terrain dans un délai de six mois. Nous sommes donc passés à la désorption thermique, qui est d’ailleurs notre spécialité » se souvient Jan Haemers. La société est également intervenue dans le cadre d'un chantier de désorption thermique à Strasbourg avec Ortec Soleo. « Il s’agissait de transformer un site industriel, situé en bord du Rhin, en zone résidentielle. La ville ne voulait pas de pollution résiduelle. Il fallait également traiter les terres sur place plutôt que les évacuer afin de créer localement de la valeur ajoutée », précise Jan Haemers.

Le choix d’exporter les terres, de traiter sur place les terres excavées ou d’opter pour une technique in situ (sans excavation) se fait en effet assez tôt. Pour des raisons de coût - l’excavation et le transport coûtent cher - et d’objectifs techniques mais pas seulement. Par exemple, si le site est destiné à la construction d’un immeuble avec des niveaux en sous-sol, l’excavation est inévitable. Reste ensuite à déterminer si les terres seront traitées sur place, et éventuellement réutilisées en remblai ou matériau géotechnique, ou exportées. « Le terrassement est principalement utilisé en immobilier car il faut aller vite et de toute façon créer des niveaux de sous-sol. On évacue alors les terres. Chez les industriels, soit on démolit ses installations et on peut terrasser au moins les zones sources, soit le site est encore activité et on doit s’intégrer. Avec des critères comme : puis-je faire des forages ? injecter des réactifs dans le sol ? les fondations risquent-elles de bouger ? puis-je chauffer les sols ? » énumère Christophe Chêne, directeur technique d'Ortec Soleo.

Qui plus est, l’exportation des terres vers une filière de traitement suppose une noria de camions, ce qui pose un problème d’ordre socio-politique en milieu urbain. Les nuisances envers le voisinage - odeurs, bruit, poussière - prennent d’ailleurs de plus en plus d’importance dans la conduite des chantiers. « Nous venons de finir la dépollution du site d’une ancienne usine à gaz au centre de Saint Nazaire, avec le groupe Séché, pour le compte de la ville. La désorption thermique s’imposait techniquement étant donné la lourdeur de la pollution. Nous aurions pu aussi excaver les terres et les traiter en plateforme mais la Ville voulait éviter le charroi et les nuisances pour les riverains », explique ainsi Jan Haemers. Évacuer les terres vers une plateforme suppose évidemment l’existence d’une telle installation dans la région. « De plus en plus de sociétés de travaux se dotent de plateformes de valorisation des terres. Nous en avons ouvert deux récemment, une près de Strasbourg appelée Ecoterem, en partenariat avec la société Reichstett Matériaux. Et une seconde en partenariat avec le groupe cimentier Vicat, dénommée Terenvie, implantée sur le territoire de la métropole de Lyon, dont l’objectif est une valorisation totale des matériaux réceptionnés, majoritairement en substitution partielle aux ressources naturelles dans le cadre de la fabrication des ciments » explique ainsi Laurent Mansuelle (Serpol).
Baudelet Environnement, qui intervient dans le traitement des sols pollués dans la région Hauts de France et dispose d’un centre de traitement et de valorisation d’1,5 ha sur l’Eco-parc de Blaringhem, vient notamment de renforcer son pôle matériaux avec l’ouverture d’une plateforme de transit et de traitement des terres excavées et des déblais de chantiers du BTP sur le port de Santes (Métropole lilloise).
GRS Valtech a conçu, dimensionné et mis en œuvre une technique de lavage sur site pour des terres polluées au mercure. Les terres dépolluées servent de remblai sur place, le concentrat de mercure est évacué en filière agréée.

Biogenie a développé et construit ses propres centres multi-technologiques dédiées au traitement des terres polluées. Ces centres fixes, régis au titre des ICPE, mettent en jeu les procédés de biotertre dynamique ex situ et de ségrégation mécanique renforcée, et dans une moindre mesure, les procédés de désorption thermique et traitement par voie physico-chimique pour compléter la gamme de solutions permettant d’adresser un large panel de contaminants organiques et inorganiques. « Le bilan carbone des techniques de remédiation devra aussi être pris en compte par nos clients maîtres d’ouvrage dans les prochaines années, poursuit Olivier Tanguy, directeur de la jeune société Solrem. En effet, la mise en place de plateforme de tri/traitement à l’échelle d’une ZAC permet de limiter les transports hors site et de favoriser l’économie circulaire avec le traitement et le réemploi de matériaux compatibles d’un point de vue sanitaire. Des aménageurs comme EPA Euratlantique à Bordeaux (33) ont été séduits par notre expertise sur des chantiers de grande ampleur ».

Christophe Chêne (Ortec Soleo) propose une bonne illustration d’un choix de technologies dicté par des raisons pas uniquement techniques. « Sur un chantier dans l’Est de la France, nous avons fait du terrassement en zone source, de l’injection de réducteur chimique au pourtour des excavations, un traitement biologique du panache et installé une barrière de venting sparging à l’aval. Ce choix provient de l’analyse de la problématique initiale : il y a un étang en aval du site, un lieu de loisirs nautiques utilisé également par des associations de pêche. Il a donc fallu composer avec les pressions politiques et le budget du client » rapporte-t-il. Parfois, des raisons inattendues et très éloignées des nécessités techniques, économiques ou réglementaires peuvent déterminer le choix… « Une très grande entreprise pétrochimique américaine avait un grand site en France où des morts sont survenues dans les années 2000 à cause d’un problème de légionelles dans les tours aéroréfrigérantes. L’usine a fermé, a été démolie et nous avons dépollué. Nous avons utilisé la désorption thermique car le client ne voulait pas entendre parler de traitement biologique, pourtant techniquement pertinent et moins cher. Utiliser des bactéries était impensable, ne serait-ce qu’auprès du voisinage, après ce qui s’était passé… », raconte ainsi Jan Haemers.
Dans l'aide à la décision et aux diagnostiques, les laboratoires apportent également leur compétence technique en développant de nouveaux concepts d'évaluation pour minimiser l'impact écologique. Wessling France a par exemple développé un projet pour évaluer la capacité auto-épuratoire d’un sol et appréhender ses mécanismes de biodégradation. A l'aide de prototypes s'appuyant sur une prise de plusieurs échantillons importants et représentatif de la surface à dépolluer, un essai en 48h puis 28 jours permet d'évaluer la réponse positive du sol au traitement, sans ajout de réactif, par création d'une dépression dans le sol générée par injection d’air comprimé. Il est obtenu une stimulation des mécanismes de dégradation des polluants organiques et de la flore bactérienne (participant activement à la dégradation des composés organiques lourds et dans une moindre mesure légère), au même titre que les effets attendus lors d’une dépollution par “venting” des composés plus légers. Il est ainsi obtenu une amélioration des conditions de traitabilité des sols et une meilleure orientation vers le choix de la technique de traitement par voie chimique, physique ou biologique. « En mettant en œuvre cette solution, baptisée Wessling Bioventair, l'entreprise permet à tous les acteurs de la filière de mieux comprendre les enjeux liés aux spécificités d’une mise en place d’un traitement comparée à la mise en applicabilité de valeurs de gestion. De façon déductive, elle permet de réduire considérablement les frais de dépollution (jusqu'à 50 %) pour les clients finaux en réalisant une dépollution ciblée, limitée, et plus respectueuse de l'environnement en favorisant le traitement sur site et avec des moyens proportionnés au besoin », indique Stéphane Fievet, responsable R&D chez Wessling France.

Le plan de gestion, une première liste des scénarios possibles

Le plan de gestion représente l’aboutissement de la première phase d’étude, celle qui consiste à établir le diagnostic et comprendre les contraintes du maître d’ouvrage. Il s’agit alors de proposer quelques voies techniques (en général trois) et de dresser un bilan coût/avantage pour chacune d’elles. C’est plutôt l’affaire de bureaux d’études spécialisés, comme Ati environnement, Envisol, Ginger Burgeap, ou encore TAUW ou Tesora. Même s'ils n'hésitent pas à décrocher le téléphone pour appeler de manière informelle des sociétés de travaux ayant une meilleure connaissance des contraintes d'un chantier réel… « Le bureau d’études établit le plan gestion sur la base de critères techniques (faisabilité, délai, maîtrise des aléas), économiques, réglementaires (normes de rejet, restrictions d’usage), environnementaux, politiques et sociaux (gestion des nuisances, chantier “bas carbone”) », résume Laurent Mansuelle (Serpol). Là encore, il existe des outils logiciels d’aide à la décision. Envisol commercialise par exemple Envirisk, un outil de spatialisation des risques sanitaires, quantification des incertitudes et calcul des seuils de dépollution.
Remea a ouvert en bord de Seine, à Gaillon (Eure), une plateforme de revalorisation des terres polluées provenant de sites à réhabiliter.

Priscilla Semaoune, chef de projet R&D chez Envisol, explique la démarche : « à partir du bilan de masse, nous fixons des seuils de dépollution qui seront déterminants pour le choix des techniques à utiliser. Nous faisons alors intervenir la méthode de Pareto pour avoir le meilleur ratio masse/volume ». Pour rappel, la “méthode de Pareto” repose sur le fait que la pollution, comme beaucoup d’autres phénomènes, est inégalement répartie, et qu’il suffit souvent de traiter ou excaver 20 % des terres (ou des eaux) pour enlever 80 % de la pollution sur un site. Ces pourcentages souvent cités de 80 % et 20 % ne sont évidemment pas gravés dans le marbre… Le principe lui-même n’est pas une loi universelle. En témoigne l’opération très particulière que la société Valgo mène sur le site de l'ancienne raffinerie de Petit-Couronne, qu'elle a racheté pour le réhabiliter et l'exploiter. « En appliquant les critères classiques pour les sols pollués en hydrocarbures, il aurait fallu créer un biotertre de 20 hectares… Nous avons donc voulu appliquer le principe de Pareto, trouver les 20 % de terres les plus polluées permettant d’éliminer 80 % de la pollution. Ça n’a pas mieux marché : il aurait fallu traiter 70 % des terres. Quatre ans d’essais comparatifs et de mesures innovantes ont été nécessaires pour démontrer à la DREAL l’intérêt de changer de critères, et nous avons pu organiser la fin de la dépollution, après 7 ans sur site », souligne Laurent Thannberger.

Colas Environnement a également innové il y a deux ans en utilisant une maquette numérique BIM permettant d'intégrer l'ensemble des données environnementales d'un site industriel en réhabilitation. Les différents scénarios de dépollution ont pu être intégrés dans ce modèle développé spécifiquement pour permettre des échanges transparents et précis avec les acteurs du projet et les autorités.

La confrontation à la réalité : le PCT

« Le plan de conception des travaux (PCT) est la vraie évolution depuis 2017. Sous-évaluer son intérêt peut conduire à de mauvais choix » insiste Arnault Perrault (Colas Environnement). C'est à ce moment que les quelques scénarios proposés dans le plan de gestion sont confrontés à la réalité du terrain. Comme le résume Priscilla Semaoune (Envisol), il s’agit de répondre à une question “simple” : « les techniques sélectionnées dans le plan de gestion fonctionnent-elles sur le site ? ». Hugo Barbera, responsable de la région Sud pour les sites et sols pollués chez GRS Valtech (filiale de Veolia), l’affirme d’emblée : « une quinzaine d’années d’expérience nous ont démontré qu’il existe toujours des écarts entre le plan de gestion et la réalité des travaux. Les clients doivent avoir conscience qu’il faut confronter le plan de gestion à l’examen de vrais professionnels des travaux pour vérifier sa véracité ». Et pour cela, il n’existe qu’une solution : la démarche expérimentale. C’est ce qu’affirme Pierre Coursan, directeur commercial de Suez Remediation. « Le principe mis en avant aujourd’hui est de faire des tests, des essais. La modélisation ne suffit pas. Par exemple, le domaine B de la certification “Sites et sols pollués” selon la norme LNE , consacré à la conception de travaux, accorde une place prépondérante à la réalisation d’essais en laboratoire et sur le terrain. La dépollution est encore un domaine très empirique, on ne sait ce qui se passe dans les sols, comment les polluants s’y comportent : rien ne remplace donc les tests », explique-t-il.
Officiellement, selon la Méthodologie nationale de gestion des sites et sols pollués d’avril 2017, « le plan de conception des travaux comprend la réalisation des essais de faisabilité et de traitabilité en laboratoire ou sur site qui s’avèrent nécessaires, dans la plupart des cas pour sécuriser les scénarios de gestion identifiés et aider au dimensionnement des travaux de réhabilitation et des installations de traitement en limitant les incertitudes ». Ce texte est accompagné, entre autres, d’un guide méthodologique relatif au PCT. Le PCT monte donc en puissance et est de plus en plus souvent exigé sur les chantiers. « Cela dit, il est certes devenu obligatoire de faire quelque chose mais rien n’oblige à réaliser des essais de terrain sur plusieurs mois… » regrette toutefois Laurent Thannberger (Valgo).
Bien que les bureaux d’études puissent en théorie le réaliser, et qu’ils le rédigent in fine, les entreprises de travaux, qui ont la connaissance “terrain” nécessaire, entrent en jeu à ce moment-là. « Tous les cas de figure sont possibles. Aujourd’hui les BE font les plans de gestion mais nous échangeons beaucoup. Les bureaux d’études rédigent les PCT sur la base d’essais en laboratoire qu’ils peuvent réaliser eux-mêmes ou sous-traiter et d’essais de terrain qui sont majoritairement réalisés par les entreprises de travaux. Les meilleurs chantiers sont ceux où il y a une bonne communication entre maître d’ouvrage, BE et société de travaux » affirme Christophe Chêne (Ortec Soleo). Laurent Mansuelle (Serpol) confirme : « le PCT se fait souvent en partenariat avec les BE. Cette mutualisation de compétences, d’expertises, est nouvelle. Le plan de gestion réclame une connaissance précise du site, du cadre réglementaire et économique mais pour le PCT nous apportons notre retour d’expériences et notre maîtrise des techniques ».
Devant désormais réaliser des tests, les entreprises de travaux se sont équipées en conséquence.
« Chez Colas Environnement, nous avons créé il y a 2 ans un laboratoire dédié aux essais pour PCT. Nous avons également toute une panoplie d’unités transportables pour les essais pilotes (venting, extraction sous vide, pompage, injection…) » affirme par exemple Arnault Perrault. Laurent Mansuelle (Serpol) le rejoint : « nous sommes de plus en plus sollicités pour des PCT. Nous avons donc doublé la surface de notre laboratoire interne et créé une hall pilote. Nous avons aussi du matériel en propre pour les essais sur terrain ». GRS Valtech dispose également d’un laboratoire à son siège de Saint Pierre de Chandieu. « Nous réalisons toute une batterie de tests sur paillasse avec les sols du site, et les mêmes techniques que sur le terrain. Puis nous installons des pilotes sur le site » précise ainsi Étienne Vie, responsable région Nord pour sites et sols pollués chez GRS Valtech. C’est aussi le cas d’Ortec Soleo qui dispose d’un laboratoire pour dimensionner et valider les solutions proposées aux clients, et déploie également des essais pilotes sur le terrain ou sur l'une des neuf plateformes ICPE de valorisation de terres polluées de son réseau Valoterre. Suez Remediation dispose également à Meyzieu d’un laboratoire permettant de tester toute la panoplie des techniques, ainsi que d’un parc de conteneurs équipés pour réaliser des essais pilotes de plusieurs mois sur suite.
Après une phase de tests en laboratoire et sur site, Colas Environnement a installé et mis en service cet équipement de venting/sparging pour traiter des sols contaminés par des COV.

Priscilla Semouane, d’Envisol, donne un exemple de l’intérêt du PCT. « Un site dans la Loire avait entamé, avec un autre BE et une autre entreprise, une dépollution qui au bout d’un an ne marchait toujours pas. C’était avant l’arrivée de la méthodologie PCT : ils avaient choisi la biodégradation des hydrocarbures sans la tester. Nous avons refait le PG et le PCT, testé une palette de techniques possibles, et avons choisi la désorption thermique pour atteindre le seuil fixé » expose-t-elle.

Autre situation où les essais de terrain ont réservé des surprises et obligé à revoir la stratégie initiale : la dépollution du site de Themeroil, à Varennes-le-Grand (Saône-et-Loire), abandonné par son propriétaire. La pollution de la nappe au trichloroéthylène (entre autres) avait diffusé à l’extérieur du site. L’Ademe (maître d’ouvrage) est intervenue, avec le BRGM et AECOM. Il s’agissait non seulement de restaurer la nappe mais aussi de traiter les terres contaminées, source de la pollution. Après comparaison des résultats d’essais pilotes, Suez Remediation a remporté l’appel d’offre avec une technique in situ de soil mixing à base de fer (réducteur). « Une activité microbienne inattendue dans le sol a ralenti la réaction du fer avec le trichloroéthylène. Ce n’était pas modélisable : seule l’expérience du terrain permet de se rendre compte de ce genre de choses. Il a fallu lancer une nouvelle phase de recherche. Finalement, nous y sommes arrivés, avec plus de fer et plus de temps que prévu. Ce retour d'expérience nous a également permis d'entrer dans une nouvelle phase de recherche avec l'Ademe et le BRGM afin de pouvoir appliquer cette méthode sur d'autres projets » se souvient Pierre Coursan.

Les phases de laboratoire, d’essais terrain et de conception des travaux à échelle réelle ne sont d’ailleurs pas forcément indépendantes. Stéphane Fievet (Wessling France), indique que les aléas terrains, inévitables lors de la mise en œuvre des solutions, peuvent en partie être anticipés par une seconde batterie de tests en prototype à l'échelle du laboratoire ou du terrain. La modification de l'équilibre du sol, chimique ou biologique et sa réaction étant simulable par le Wessling Bioventair. Pierre-Yves Klein, président de Remea, qui dispose d’un laboratoire d’essais de traitabilité, insiste sur le fait que la dimension “chantier” doit être prise en compte dès le début des tests en laboratoire pour éviter des déconvenues. « Nous avons un chantier en cours pour dépolluer une lagune contenant des goudrons acides. Grâce à une bonne corrélation laboratoire/chantier, nous avons pu formuler un réactif permettant de neutraliser l’acidité des goudrons et d’obtenir une prise pour les solidifier et empêcher la lixiviation des polluants hors de cette matrice. Les goudrons restent sur site mais la zone est mise en sécurité », explique-t-il.

Le robot Jellyfishbot conçu par Iadys, distribué par Dronaquatech, permet de traiter in situ la dépollution des hydrocarbures. Ici écrémage d'un chantier de dépollution d'hydrocarbures en IDF effectué par Serpol, qui est équipé du robot depuis juillet 2019.

Un chantier réalisé par Ortec Soleo à Annecy constitue un bon exemple de la démarche expérimentale nécessaire face à un site complexe et à une multiplicité de contraintes de différentes natures. « Un industriel avait cessé son activité et voulait céder au meilleur prix son site à forte valeur immobilière, sans démolir l’usine. Il s’agissait donc de traiter in situ une pollution aux PCB (polychloropbiphényls) avec en plus des hydrocarbures et des solvants chlorés, tout en maîtrisant l’impact environnemental. Or les PCB sont très difficiles à traiter in situ. Avec Ginger Burgeap, maître d'oeuvre de l'opération, nous avons opté pour la désorption thermique. Pour cela, nous sommes passés par une validation au laboratoire pour obtenir les paramètres de capacité et conductivité thermique du sol. Ces informations sont effectivement nécessaires pour dimensionner entre autres l'énergie à apporter pour atteindre 200 °C requis. Des tests de DT en colonne ont également été réalisés pour valider la cinétique d'extraction des polluants du sol. Puis sont venus des essais de terrain de six mois, sur la zone la plus polluée. Nous avons ainsi réalisé un bilan de masse avant/après et démontré que nous obtenions des abattements conformes aux objectifs du client, et même au-delà. Nous déployons actuellement le chantier réel, avec 350 aiguilles chauffantes. Il aura fallu neuf mois de dimensionnement pour en arriver là » expose Christophe Chêne.

« Au-delà des données de concentration en polluants ou de bilan de masse, il est nécessaire de disposer de paramètres physiques des sols à traiter et ce selon les techniques pré sélectionnées : paramètres géotechniques, perméabilité à l’eau, à l’air, porosité, teneur en eau, etc… qui déterminent également l’applicabilité de telle ou telle techniques », argumente Pierre-Yves Klein.
« Nous le voyons, chaque cas étudié est un cas particulier. Les outils et méthodes sont donc définis mais doivent être adaptés pour chaque site pour faire face aux enjeux spécifiques des projets », précise Jonathan Senechaud. 
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