Le Syndicat d’eau du Roumois et du Plateau du Neubourg (SERPN) a montré comment la plateforme Twin, basée sur l’intelligence artificielle (IA), de la jeune pousse l’accompagne dans la recherche des fuites dans son réseau d’eau potable.
L’intelligence artificielle (IA) diffuse de plus en plus souvent dans les logiciels destinés au secteur de l’eau. Les éditeurs mettent en avant les gains potentiels significatifs de ces nouvelles solutions, grâce, notamment, à l’IA et à d’autres technologies, en termes de recherche de fuites, de priorisation des investissements… sur le papier, en tout cas. Si ces concepts d’IA ou de digital twin peuvent sembler complexes à appréhender pour de nombreux utilisateurs, rien ne vaut un cas concret pour comprendre les avantages que peuvent apporter ces technologies aux exploitants et responsables de collectivités, même rurales, au quotidien.
C’est ainsi que le Syndicat d’eau du Roumois et du Plateau du Neubourg (SERPN) a organisé la démonstration d’une détection de fuites sur son réseau d’eau potable et une visite de l’un de ses installations (voir encadré). « Cet établissement public de coopération intercommunale (EPCI) assure la production et la distribution de l’eau potable pour les abonnés des collectivités adhérentes (une soixantaine de communes de l’Eure, au sud de Rouen, huit communes de la communauté de communes [CC] de Pont-Audemer Val de Risle et huit communes de la communauté d’agglomération [CA] Seine Eure). Le SERPN gère ainsi un peu plus de 35 000 abonnés avec un volume d’eau global consommé de plus de 3 500 000 mètres cubes par an (soit plus de 9 500 m3 par jour) », présente Dominique Medaerts, président du syndicat intercommunal.
Parmi l’ensemble de ses installations, le SERPN dispose d’un réseau de plus de 1 500 kilomètres de canalisations et de 300 km de branchements. La gestion d’un tel patrimoine pour le syndicat intercommunal est d’autant plus délicate à réaliser que le taux de renouvellement des canalisations est de l’ordre de 1 % par an en moyenne, voire de l’ordre de 0,5 % par an dans certaines collectivités. En d’autres termes, les canalisations doivent pouvoir être opérationnelles pendant 70 ans, voire le double, avant d’être renouvelées. Et malgré cela, le rendement moyen du réseau national est toujours d’environ 80 %.
Un outil d’aide à la décision pour la gestion patrimoniale
« Le renouvellement de canalisations représente un coût moyen compris entre 250 000 et 300 000 euros par kilomètre, selon l’environnement, le nombre de branchements, etc. Pour remettre la situation actuelle dans son contexte, le réseau public d’eau potable a été déployé par la force publique après-guerre, puis sa gestion a été transférée aux collectivités sans réelles compensations financières – les financements de l’agence de l’eau diminuent d’ailleurs d’année en année. Comme le principe de financement est “l’eau paye l’eau“, ce sont les taxes prélevées sur les abonnements qui nous permettent de budgétiser les travaux. C'est donc un environnement budgétaire assez contraint », regrette Jean Serreau, directeur général et financier du SERPN.
C’est justement sur la gestion patrimoniale que le SERPN a retenu, en 2023, la jeune pousse française Leakmited. « Notre rôle est d’aider les collectivités dans l’amélioration de la performance de leurs réseaux au travers de leur exploitation et de la gestion patrimoniale. L’amélioration de la performance d’un réseau potable s’articule autour de trois leviers : surveiller, localiser et prévenir », rappelle Mathis Guyot, Head of Technical Expertise & Water Deployment chez Leakmited. La surveillance consiste en la télégestion des débits entrants et consommés, et la recherche de fuites permet d’améliorer le rendement de réseau, de baisser le volume en distribution et de dégager des économies pour que les collectivités puissent investir.
L’accompagnement de la SERPN a pris la forme d’un jumeau numérique (Twin patrimonial), un outil intuitif et personnalisable d’aide à la décision pour la gestion patrimoniale. « Le syndicat intercommunal définit ses orientations budgétaires – par exemple, investir 3 millions d’euros dans le renouvellement d’un secteur du réseau – et notre outil va indiquer le meilleur secteur sur lequel intervenir en fonction de différents critères (date de pose, matériaux, diamètre, passage sous une voirie…), complétés par le type de sol, le type de nappe phréatique, la conductivité de l’eau, le volume de fuites, des demandes de l’agence de l'eau, etc. Il s’agit de faire la bonne dépense au bon endroit et au bon moment », explique Mathis Guyot.
« Nous prenons aussi en compte la possibilité de faire du déblais-remblais afin d’éviter les allers-retours des camions et, donc, de réduire l’empreinte carbone », indique Stéphane Douvenou, responsable d’exploitation au SERPN. « Grâce à tous ces paramètres, notre algorithme réalise une analyse multicritère, très simplement, en fournissant une note de type Nutri-Score pour chaque canalisation, afin de pouvoir définir des plans de renouvellement basés sur des données techniques, avec une estimation du coût. Au conseil syndical de choisir le scénario le pertinent selon les orientations budgétaires, ainsi que de justifier la demande de financement auprès de l’agence de l’eau », ajoute Mathis Guyot (Leakmited).
Un contrat de performance sur la réduction des fuites
Depuis 2023, et le début de la collaboration avec SERPN, Leakmited a fait évoluer sa plateforme Twin en la rendant plus rapide et plus complète, notamment. Cela a permis, par exemple, d’aider le syndicat intercommunal à mieux positionner ses capteurs pour la détection de fuites. « Au lieu de les installer aléatoirement comme on le faisait auparavant, environ tous les 250 m – cela dépend du matériau de la canalisation – , avec le coût important que cela peut représenter, on peut désormais placer les capteurs aux bons endroits et voir la zone couverte par chacun sur le logiciel, ce qui évite de laisser des zones sans écoute », explique Stéphane Douvenou (SERPN).
Et Mathis Guyot (Leakmited) d’ajouter : « Nous avons par ailleurs ajouté une note de criticité pour la recherche de fuite. Notre outil fournit un index de priorité et, au lieu de parcourir systématiquement, par exemple, 100 km – à 5 km par jour, cela prend quatre semaines – , l’opérateur ne va chercher les fuites d’eau potable que dans des zones prédéfinies selon l’index. Ce qui différencie notre outil Twin exploitation est la surveillance du débit la nuit, période durant laquelle les consommations sont les plus faibles et que 80 % des débits correspondent à des fuites. Nous nous engageons alors à réduire de 20 %, par exemple, le débit nocturne (contrat de performance). En fait, nous avons digitalisé le bon sens de l’exploitant, qui n’a plus besoin d’intervenir la nuit. »
D’autres améliorations sont également envisagées par Leakmited, grâce aux différents retours d’expérience remontés par la SERPN et d’autres utilisateurs de son jumeau numérique. « Plus on aura d'informations dans le SIG[1] [le SERPN utilise la plateforme ViSit Anywhere de Geotech (groupe Parera), NDR] et dans notre outil, comme la planification d’autres travaux de voirie, plus l’analyse multicritère sera pertinente », conclut Mathis Guyot.
L’usine de potabilisation des Varras a été modernisée
La question des fuites et du rendement des réseaux s’inscrit dans une approche plus globale de la gestion de la ressource. Parmi les différents sites de production et de distribution d’eau potable sur le territoire du Syndicat d’eau du Roumois et du Plateau du Neubourg (SERPN), l’usine de potabilisation des Varras, située à Mauny (Seine-Maritime), est un site stratégique au cœur de la sécurisation de l’eau potable. L’usine capte en effet l’eau à une profondeur d’environ 60 mètres dans la rivière souterraine La Jacqueline et alimente plusieurs châteaux d’eau du territoire desservant une part significative des usagers. Face aux enjeux croissants de qualité sanitaire, notamment liés à la présence de nitrates et de métabolites de pesticides, l’usine a fait l’objet, en 2025, d’un important programme de sécurisation et de modernisation. En tant qu’opérateur d’importance vitale (OIV), le site a été renforcé sur les plans technique, sanitaire et de sûreté. Dotée notamment de trois bâches (réservoirs enterrés) – deux d’un volume de 250 m3 et une de 650 m3 – et de deux unités d’ultrafiltration à membrane, la station illustre concrètement les investissements nécessaires pour maintenir une eau conforme aux normes, dans un contexte de contraintes réglementaires renforcées et de coûts croissants.

