Les odeurs en assainissement ont longtemps été vécues comme une fatalité. Elles ne le sont plus. Des réseaux d’assainissement aux filtres plantés de roseaux, des solutions existent aujourd'hui pour chaque source de nuisances, à condition de savoir d’abord où elles se forment.
À Dinard, station balnéaire d’Ille-et-Vilaine, un bassin tampon de 2000 m² situé en plein front de mer générait des odeurs qui rendaient cette partie de la plage impopulaire depuis vingt ans. Curage intensif, entretien renforcé : aucune solution classique n’avait donné satisfaction. Depuis l’été 2022, deux modules compacts de traitement de l'air signés Aleph Insight ont changé la donne. Les nuisances ont disparu, les plaintes aussi et les commerçants ont ressenti une hausse de fréquentation immédiatement.
Une première référence qui, depuis, a permis un développement national. Car ce succès breton n’est pas resté isolé. De Granville (Manche) à Toulouse (Haute-Garonne), en passant par Angers (Maine-et-Loire) ou encore Rennes (Ille-et-Vilaine), la technologie d’Aleph Insight essaime désormais sur plusieurs sites d’assainissement, portée par une même promesse : traiter les odeurs, les COV, le NH₃ et H₂S sans chimie, sans consommable, avec une empreinte énergétique et une maintenance réduites au minimum.
Selon Thomas Corlouer, directeur de la société, « ce positionnement résolument écologique, à rebours des solutions conventionnelles, convainc les exploitants. Puisqu’en plus de traiter les polluants pour améliorer les conditions de travail, cette technologie ajoute un rôle bio-sécuritaire en supprimant bactéries, germes et virus».
L'exemple de Dinard illustre les progrès accomplis et leurs limites. Sur les nouvelles stations d’épuration (STEP), la problématique olfactive est intégrée dès la conception. Sur le parc existant, c'est plus complexe : l'urbanisation, les regroupements intercommunaux et les étés plus chauds relèvent le niveau d’exigence. La tolérance des riverains, elle, ne cesse de diminuer.
Le cadre réglementaire se durcit en conséquence. L'Ineris¹, dans son document de référence de septembre 2025, rappelle que toute étude d’odeurs doit combiner caractérisation des sources et évaluation de l'impact sur le voisinage. Pour les installations classées pour l'environnement (ICPE), le seuil est de 5 ouE/m³ (unités d’odeur par mètre cube), ne devant pas être dépassé plus de 2 % du temps en limite de site.
BOUES ET MÉTHANISATION : SOURCES MAJEURES, SOLUTIONS ÉPROUVÉES
Six molécules soufrées sont à l'origine de 80 à 90 % des nuisances olfactives en assainissement : hydrogène sulfuré (H₂S), méthylmercaptan, éthylmercaptan, diméthylsulfure, diéthylsulfure et diméthyldisulfure.
Elles naissent de la fermentation anaérobie. La filière boues concentre tout ce que l'effluent contenait de fermentescible ; c'est, de loin, la source la plus émissive d'une STEP.
Avant tout traitement de l'air, il faut capter. La couverture des ouvrages odorants (bassin d’épaississement, poste de déshydratation ou fosse de réception des graisses) est le préalable indispensable.
Apro Industrie et Ciffa Systèmes proposent des solutions souples ou rigides, flottantes ou autoportantes, résistantes aux produits soufrés. La règle d’or : plus la couverture est proche du niveau liquide, plus le volume d'air à traiter est réduit, et plus le traitement est efficace et économique.
Pour le traitement de l'air capté, trois technologies se complètent. La biofiltration atteint des rendements proches de 99 % sur les composés soufrés et azotés, à condition d’être correctement dimensionnée et exploitée : humidité, température et nature des polluants sont des paramètres critiques. John Cockerill EE ou Suez avec sa gamme Degrémont Azurair proposent des biofiltres adaptés aux débits jusqu’à 100 000 m³/h.
Le lavage chimique absorbe les pics de concentration que la biofiltration ne peut pas toujours gérer seule, et les deux procédés s’associent fréquemment. En finition, le charbon actif – Meilleure Technique Disponible (MTD), selon les autorités européennes –, assure les concentrations les plus basses. Les filtres mobiles au charbon actif de Desotec ont en effet prouvé leur efficacité pour le contrôle des odeurs industrielles comme dans les STEP, les usines de production de biogaz, ou encore les industries odorantes comme l'agro-alimentaire ou les détergents.
L’adsorption sur charbon actif permet d’abaisser les concentrations des agents odorants, et ce de façon très rentable. L’usage de filtres mobiles permet d’adapter la taille ou le nombre de filtres en fonction des besoins, ce qui rend cette solution très modulable. À la sucrerie Saint Louis Sucre de Cagny, dans le Calvados, des aérateurs de Faivre avaient réduit la charge organique de 98 % et les nuisances avaient disparu.
Dans les bassins biologiques, la sous-aération est l'une des principales causes d’odeurs. Elle favorise les fermentations anaérobies, alors que l’aération représente déjà 60 à 80 % de la consommation énergétique d'une STEP. Une régulation fine par des sondes de mesure du redox, de l'oxygène dissous ou de l'ammonium permet d’adapter les apports à la charge entrante avec des économies pouvant atteindre 25 %. Atlantique Industrie, Aquago ou Faivre proposent des aérateurs de surface pour les bassins peu profonds ; les diffuseurs à fines bulles de Sulzer ou Xylem conviennent mieux aux grandes profondeurs.
DANS LES RÉSEAUX : AGIR EN AMONT AVEC LES BONS RÉACTIFS
La méthanisation présente un paradoxe olfactif. Le processus anaérobie contient naturellement les odeurs dans un circuit fermé. Mais les émissions fugitives, lors des transferts, des ouvertures d’ouvrages ou des incidents, peuvent être d'une intensité redoutable. Les installations soumises aux rubriques ICPE 2781 et 2780 sont encadrées par des arrêtés sectoriels imposant études de dispersion et plans de gestion des odeurs : le seuil de 5 ouE/m³ ne doit pas être dépassé plus de 2 % du temps, soit 175 heures par an.
La meilleure désodorisation, c'est celle que l'on n'a pas à faire. Dans les réseaux, le H₂S se forme bien avant d’arriver en station. Il corrode le génie civil et, à partir d'une concentration de 100 ppm (parties par million), il paralyse l'odorat et devient létal. À Nice (Alpes-Maritimes), la Régie Eau d’Azur impose des valeurs maximales de H₂S, assorties de pénalités financières en cas de dépassements dans les réseaux d’eaux usées à son prestataire de service.
Drausy présente son approche comme complémentaire aux traitements d'air classiques et aux filtres à charbon actif. Elle consiste en effet à agir directement dans le milieu aqueux afin de limiter les conditions anaérobies responsables de la formation du H₂S et des composés odorants. La stabilisation préventive du potentiel redox par apport réparti d’oxygène permet de réduire la production de sulfures, les nuisances olfactives et les phénomènes de corrosion biologique dans les conduites sous pression, les postes de relevage, les bassins tampons ou les réseaux d'assainissement.
Deux grandes familles de réactifs sont disponibles. Les sels de fer, dont le chlorure ferreux commercialisé par Kronos Ecochem sous la marque KronoFloc, précipitent chimiquement les sulfures en microparticules inertes de sulfure de fer (FeS). Didier Le Baron, responsable des ventes pour la France chez Kronos Ecochem, décrit le mécanisme : « Le Fe²⁺, lorsqu’on l’introduit en amont dans le réseau, ne va avoir qu'une seule action : précipiter les sulfures S²⁻. “Fe²⁺ + S²⁻” forment des microparticules noires FeS qui sont extrêmement stables et qui n’évoluent plus en H₂S. »
Le KronoFloc agit jusqu’à 20 kilomètres en amont de la station et présente un double effet : anti-H₂S dans le réseau, puis déphosphatation une fois en station. Efficace lorsque le dosage est bien calibré, ce qui suppose de mesurer d’abord. Sur les réseaux les plus chargés, il se combine avec le nitrate de calcium, commercialisé par Yara sous la marque Nutriox, qui bloque biologiquement la formation de H₂S.
Deux logiques différentes, deux cas d’usage : aucune solution chimique ne règle cependant un problème de conception. Didier Le Baron le rappelle que « la première chose à faire, c'est de quantifier. On entend souvent : “Il y a un gros problème d’odeur”, mais ça ne veut rien dire. À partir du moment où on sait qu'il y a 5 ppm, ou des pics à 20 ou 100 ppm, là, on peut commencer à travailler. »
Biothys a développé deux grandes catégories de produits spécifiquement formulés pour neutraliser les composés responsables des odeurs (H₂S, mercaptans, autres composés soufrés), afin de répondre efficacement aux problématiques liées aux nuisances olfactives dans le domaine de l’assainissement, en mettant l’accent sur la prévention, la mesure précise et le respect des exigences réglementaires.
Il y a les solutions dites statiques, reposant sur l'utilisation de plaques actives (modèles SHK, avec support métallique, et Gelactiv AFG, associées au support spécifique Biothys Air Force 1), et les solutions automatisées.
Celles-ci per mettent un traitement plus dynamique et continu de l’air, à l’image des systèmes Smellmeister utilisant des plaques AFG, ou encore de la technologie Microtec basée sur la diffusion de liquides en vapeur sèche Exair A/VS.
Complètement ouvert, il per met, à chaque exploitant, de pouvoir optimiser lui-même le traitement du H₂S et la consommation de réactif : les modifications de paramétrage ou de programmation se font à distance. Le fabricant assure également les diagnos tics préalables à toutes mises en place et tous dimensionnements d'une solution de traitement au travers, notamment, de l'installation de capteurs de H₂S autonomes et communicants.
SANS MESURE, ON TRAITE À L’AVEUGLE
Que ce soit dans les réseaux, sur la filière boues ou en sortie de méthaniseur, la mesure est le préalable incontournable, avec les acteurs tels que Chromatotec, Ellona, Envea, GFG, Hach, Hemera, Socotec Environnement (suite au rachat d’EnvironnementAir), etc. Sans caractérisation précise des sources, on surdimensionne les équipements, on rate l’essentiel et on dépense inutilement.
L’olfactométrie dynamique, définie par la norme NF EN 13725, reste la référence légale : un jury de nez qualifié détermine en laboratoire la concentration d’odeur de chaque source.
Sur le terrain, la méthode du panache (NF EN 16841-2) évalue l’impact réel sur le voisinage. Pour le suivi en continu, les analyseurs chromatographiques changent la donne. Chromatotec, fabricant français spécialisé depuis l’origine dans la mesure des composés soufrés, a développé le Vigi e-nose.
Il ne s’agit pas d’un capteur, mais d’un analyseur intégrant des étapes d’échantillonnage, de séparation et de détection spécifiques aux composés soufrés, avec la possibilité d’ajouter des modules pour d’autres familles de composés (chlore, ammoniac, composés organiques volatils [COV]). Damien Bourgain, chef de projet Applications analytiques chez Chromatotec, pose la distinction : « Un capteur va mesurer un composé en particulier, avec un fort risque d’interférence à des matrices complexes, alors que notre solution est un analyseur. Il permet la séparation des composés d’un échantillon complexe et, associé à un détecteur spécifique, garantit une mesure fiable et répétable de l’empreinte d’odeur. »
Le Vigi e-nose remplit une double fonction : vérifier la conformité réglementaire des émissions et piloter le traitement en temps réel, avec des alarmes déclenchant des actions correctives dès le dépassement d’un seuil. La réglementation pousse dans ce sens, comme le note Damien Bourgain : « Dans toute la réglementation atmosphérique et environnementale, tous les seuils ont tendance à être réduits. Il faut une mesure fiable et répétable, ce qui est difficile dans l’analyse des odeurs. Sans mesures précises, on ne peut pas vraiment maîtriser ses odeurs. »
Ellona tient à se présenter plus comme un fournisseur d’une solution d’analyse (mesure de gaz odorants spécifiques tels que le H₂S ou le NH₃) et d’intelligence environnementale en temps réel (analyse des odeurs elles-mêmes via des méthodologies d’intelligence olfactive, de fingerprinting et de corrélation avec les perceptions terrain), dédiée à l’identification, la quantification et la corrélation des émissions odorantes, gazeuses et particulaires.
Quant à OveRLab, « nous avons une approche transversale pour accompagner les industriels pas à pas, des mesures rapides sur site, de l’olfactométrie, des analyses physico-chimiques à la modélisation de dispersion et la recherche (ou le développement de solutions de traitement ou de mesures adaptées à chaque cas).
Il s’agit de transformer une nuisance ressentie en plan d’action concret, mesurable et opérationnel », explique Jean-Loïc Ray, ingénieur de recherche et gérant de la société.
Pour Jean-François Després, gérant d’Olentia, il est important de conserver à l’esprit les deux diagnostics possibles. D’une part, une analyse « chimique » de la présence de tel ou tel composé conduira à estimer les performances d’un système d’épuration selon un critère de spécificité et de sécurité. D’autre part, l’analyse de l’« odeur » par la détermination de sa persistance ou de son acceptabilité est davantage globalisante pour jauger le potentiel impact sur les populations environnantes.
Ainsi, un exploitant pourra piloter son unité sur la base d’un suivi plus ou moins fréquent de certains paramètres physiques ou chimiques, à l’aide d’outils aux investissements plus ou moins conséquents, afin d’éviter à son procédé une dérive pouvant conduire à des situations critiques – tant sur l’aspect réglementaire que sur l’aspect environnemental.
AU-DELÀ DES STEP, QUAND LA NATURE APPORTE LA SOLUTION
Les nuisances odorantes ne se limitent pas aux stations d’épuration. La dégradation de la matière organique dans les bassins d’orage, les postes de relevage ou les lagunages produit les mêmes gaz odorants et corrosifs.
Ces ouvrages, souvent situés en zone urbaine ou touristique, sont directement exposés aux plaintes des riverains. Des solutions compactes de traitement de l’air, comme celles d’Aleph Insight, peuvent être intégrées là où les systèmes classiques ne le permettent pas.
Pour les petites collectivités rurales, une alternative s’impose de plus en plus : les filtres plantés de roseaux. La France en compte déjà plus de 23 000, représentant 30 % des STEP de moins de 2 000 équivalents-habitants (EH), selon la Fédération professionnelle des entreprises du secteur de l’épuration végétalisée (FEVE). Sur les 250 stations construites ou réhabilitées chaque année, 70 % y recourent.
Le principe s’appuie sur une filtration physique et une dégradation biologique par les plantes et les micro-organismes, en conditions aérobies. Steeve Tessier, responsable du pôle commerce chez Aquatiris, explique l’avantage olfactif : « Un jardin d’assainissement, c’est un massif de plantes, qui fonctionne comme une passoire. On est sur un traitement aérobie, à l’air libre : pas de fermentation, pas de méthane, donc pas d’odeur. Et les végétaux assurent une couverture qui confine les émissions résiduelles. »
La solution séduit, mais elle a ses limites. Au-delà de 5000 EH, le foncier requis, soit 1,2 m² par habitant, devient une contrainte réelle. Les performances sur l'azote et le phosphore restent encore inférieures à celles de la boue activée pour les sites plus importants. Un premier chantier réalisé par Aquatiris il y a près de vingt ans est toujours en fonctionnement. En dix-neuf ans, l'entreprise a traité plus de 17 milliards de litres d’eaux usées. Steeve Tessier résume : « La nature fait bien mieux les choses. Mais comme tout système d’assainissement, ça nécessite de l'entretien. Et cet entretien-là, il ne faut pas le voir comme un frein : c’est à la portée de tous. »
ZÉRO ODEUR : UN OBJECTIF OU UN MYTHE ?
Du chlorure ferreux dans les réseaux aux filtres plantés de roseaux, des biofiltres aux analyseurs chromatographiques : la palette des solutions n’a jamais été aussi complète. Ce qui change en profondeur, c’est la logique. La gestion des odeurs n'est plus uniquement curative (couvrir, capter, traiter), mais de plus en plus préventive : nez électroniques couplés à des modèles de dispersion atmosphérique, observatoires riverains en ligne, alarmes en temps réel.
Les outils existent pour piloter les installations avant que la plainte n’arrive, en plus de ceux d'Aleph Insight, d’Aquatiris, de Biothys, de Colas Environnement, de Desotec, de Drausy, de Klearios, de Kronos Ecochem, d’Odometric, d'OdoSph’Air, d’Odournet, d’Olentia, d’Olentica, de Puragen, de SBPI Environnement, de WebAir, Westrand, de Yara, etc.
Reste une question que la technique ne résout pas seule : jusqu’où peut-on aller ? Il est illusoire d’imaginer une station d’épuration à zéro odeur. On s’efforce juste de minimiser l’impact, tout en sachant qu’il subsiste toujours un risque résiduel. « Quoi qu’il en soit, un objectif à “zéro odeur” est à la fois illusoire et dangereux, confirme Jean-François Després (Olentia). Illusoire parce que les systèmes d’épuration ne peuvent conduire à un rendement de 100 %.
Quand bien même ce rendement serait possible, le coût énergétique et du matériel associé resterait exorbitant, aspect qui doit être également surveillé. C'est en cela que les analyses d'odeur et les études d’impact par simulation informatique sont intéressantes pour optimiser les niveaux de performances à atteindre et ainsi définir le “minimum” du niveau de traitement. Et dangereux parce qu’outre le fait qu’il s’agit d’une promesse intenable, un monde sans odeur serait à l’image d’un monde sans couleur ou d’un plat sans saveur : c’est bien tentant pour certains, mais sans avenir... » L’enjeu n’est pas de supprimer les odeurs : c’est de les rendre acceptables. Et, pour cela, impliquer les riverains dans la démarche reste, aujourd’hui encore, le chantier le moins avancé.