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Entre mer et lac : le Tanganyika
Christophe Bouchet de EDITIONS JOHANET 29 novembre 2019 Paru dans N°426 - à la page 120

Selon les Babembe, une ethnie qui peuple le nord du lac, dans le territoire de Fizi au sud d’Uvira, le nom Tanganyika viendrait de l’expression «?Etanga ‘ya ni’a?» qui signifie littéralement «?lieu de mélanges?». Ce serait les arabes vers le 18ème siècle, puis bien plus tard les explorateurs européens qui auraient transformé «?etanga ‘ya ni’a?» en «?Tanganyika?», l’actuel nom de ce lac, de fait et grâce à des caractéristiques uniques, le plus poissonneux du monde.

28 octobre 1871. Un jeune Blanc arrive à Oudjidji, un village africain sur les bords du lac Tanganyika. Tandis que toute la population lui fait fête, un autre Blanc, nettement plus âgé, au visage émacié et à la barbe hirsute, sort d’une case et se porte à sa rencontre. Le jeune visiteur, un journaliste du New York Herald répondant au nom d’Henry Stanley, lui tire son chapeau et lance cette apostrophe qui restera célèbre : « Dr. Livingstone, I presume ? ». Stanley l’américain vient enfin de retrouver la trace de l’anglais Livingstone, parti explorer la région des lacs plusieurs années auparavant sans qu’on n’a jamais reçu la moindre nouvelle. Pour la plupart des européens, ces retrouvailles vont marquer le début de l’histoire du lac Tanganyika dont ils ignoraient jusqu’alors, l’existence même. Une histoire intimement liée aux grandes explorations financées par la très respectée « Royal Geographical Society » britannique dans le but d’éclaircir le mystère des sources du Nil.
Fruit d’une violente éruption volcanique, le lac Pavin est un lac de cratère creusé sur le flanc Nord du Puy de Montchal (1.411 m). Situé à 1.197 m d’altitude, profond de 96 m et vaste de 44 hectares, c’est l’un des plus beaux lacs d’Auvergne.

Mais pour l’Africain, l’histoire du Tanganyika démarre bien plus tôt, presqu’au moment de la formation du continent noir. Car, tout porte à croire qu’un lac s’étendait déjà dans le creux de la dépression qui marquait la région quand l’homme y fit pour la première fois son apparition.

Le Tanganyika : une histoire géologique tourmentée

Le lac Tanganyka est positionné sur le bras oriental de la Rift Valley, le plus grand fossé d’effondrement du monde. Une série de fossés plus exactement, qui s’étirent sur plus de 6.400 km, qui naissent dans la vallée du Jourdain et traversent la mer Rouge avant de se diviser en rift oriental et rift occidental. C’est dans cette succession de fossés d’effondrement que se trouvent plusieurs paléo-lacs dont le lac Kivu, le lac Victoria et le lac Malawi. A l’origine, il y a 10 à 12 millions d’années, un lac unique occupait la dépression. Puis, par mouvements successifs des plaques tectoniques, un deuxième bassin apparut il y a 7 à 8 millions d’années, puis un troisième il y a environ 2 millions d’années.

Vu de l’espace, cet enchaînement pourrait ressembler à une plaie mal cicatrisée qui aurait marqué profondément l’Est africain en des temps très reculés. En réalité, le processus à l’origine de la formation de ces grands fossés d’effondrement qui a permis l’installation du Tanganyika est bien actuel et se poursuit encore aujourd’hui. Peu à peu, à la vitesse moyenne de l’ordre de deux centimètres par an, l’Est de l’Afrique se sépare de la péninsule Arabique et du reste du continent, annonçant la naissance d’un futur océan dont les rives occidentales seront, dans 5 millions d’années, celles de l’actuel Tanganyika... Mais pour l’heure, l’embryon de ce qui formera ce nouvel océan n’est qu’un lac, même si le terme « mer intérieure » conviendrait mieux tant il est étendu : une superficie de plus de 39.000 km², dont 2.000 km de côtes et 700 km de longueur, ce qui correspond, à l’échelle de la France, à sa longueur totale du nord au sud !

Le lac Tanganyika est alimenté par de nombreux petits cours d’eau ainsi que par deux principaux affluents : la Rusizi qui draine le lac Kivu au nord et la Malagarasi qui draine l’ouest de la Tanzanie au sud du bassin du lac Victoria. Un seul exutoire, la rivière Lukuga, draine le lac bien que l’écoulement de cette rivière ait souvent changé de direction dans l’histoire.

Mais son étendue n’est pas sa seule caractéristique intéressante : le lac Tanganyika est aussi le deuxième lac le plus profond au monde après le lac Baîkal en Sibérie avec une profondeur maximale estimée de 1.470 mètres contre 1.620 mètres pour le lac Baîkal. Estimée car il est bien difficile, même avec les moyens actuels, de savoir quelle est son exacte profondeur. En cause, la sédimentation qui s’est accumulée sur des millions d’années et a comblé un volume considérable. Certains scientifiques évaluent cette accumulation de sédiments à près de 6.000 mètres ce qui porterait sa profondeur brute à près de 7.500 mètres !

Une profondeur exceptionnelle donc sur un lieu caractérisé par une activité tectonique intense provoquant par endroits des évents libérant de l’eau chargée en minéraux atteignant une température de 160 °C. L’activité laisse également filtrer du méthane et du gaz carbonique sous la forme de chapelets de bulles régulières. Une activité qui n’empêche pas le lac d’être riche d’une faune qui lui est propre.

Une faune hors du commun

Quoique considéré comme le plus poissonneux du monde – on n’y recense pas moins de 250 espèces de poissons - le lac Tanganyika constitue un véritable laboratoire pour l’étude de l’évolution.
Si les premiers explorateurs européens, arrivant sur le lac, ont cru découvrir une mer intérieure, c’est non seulement en observant la diversité de sa faune ichthyologique, mais aussi ses autres représentants : crustacés, éponges, crevettes, méduses et même sardines adaptées à l’eau douce ! Après avoir constaté que le Tanganyika n’était pas une mer intérieure mais bien un lac, les explorateurs ont pensé, pour expliquer la richesse et la diversité de sa faune, avoir affaire à une relique, d’origine marine. La présence inexpliquée de certaines espèces marines telles que les méduses, les sardines ou encore l’apparence marine des escargots du lac Tanganyika auraient pu suggérer que le lac pouvait avoir été autrefois relié à l’océan.
Plus de 90 % de la population riveraine du lac exerce ses activités dans le secteur primaire qui exploite les ressources tirées directement de la nature. Dès lors, un accroissement de la population implique une augmentation mécanique des nombreuses pressions d’origine anthropiques qui menacent le lac.

On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien. Si 70 % des espèces de l’ensemble de la faune du lac sont endémiques c’est parce qu’un extraordinaire phénomène de spéciation adaptative s’y est déroulé. Les chercheurs l’expliquent par l’isolement des populations successives dues aux diverses variations du niveau du lac durant des milliers d’années. Les faunes se seraient mélangées à chaque remontée des eaux tandis que les espèces sexuellement isolées se seraient maintenues. Les espèces pélagiques ont subi une spéciation moindre que celles qui sont inféodées au littoral où les variations de niveau ont favorisé l’isolement des populations. Certaines espèces n’ont développé aucune sous-espèce ou forme locale. A l’inverse, d’autres, comme les cichlidés pétricoles, ont engendré une pléthore de sous-espèces ou de formes locales. Un tel mécanisme se répétant plusieurs fois expliquerait la grande richesse en espèces du Tanganyika.

Reste que si le lac Tanganyika est aussi précieux aujourd’hui, c’est à cause de la présence de ces espèces uniques, mais aussi parce qu’il constitue un microcosme unique dans lequel les scientifiques peuvent étudier les différents processus d’évolution qui ont menés à cette diversité.
Pourtant, malgré son statut de laboratoire de l’évolution, le Tanganyika n’échappe pas aux pressions anthropiques qui menacent aujourd’hui gravement son équilibre.

Le Tanganyika : lac le plus menacé au monde en 2017

Bordé par quatre pays - le Burundi au nord, la Tanzanie à l’est, la Zambie au sud et le Congo à l’ouest - le lac Tanganyika est le théâtre de nombreux conflits armés d’origine ethnique. Ces événements ont empêché une nécessaire sédentarisation et entraîné des mouvements migratoires des populations locales fuyant les crimes et exactions qui en découlaient. A cette instabilité chronique s’est ajoutée une croissance démographique galopante qui, sous d’autres cieux, ne serait pas nécessairement synonyme de dégradation de l’environnement. Sauf que dans trois des quatre pays riverains, plus de 90% de la population exerce ses activités dans le secteur primaire qui exploite les ressources tirées directement de la nature. Dès lors, un accroissement de la population implique mécaniquement une augmentation des nombreuses pressions d’origine anthropiques qui menacent les ressources halieutiques du lac dont dépendent directement plus de 10 millions de personnes.
Le déboisement systématique des rives entraine, en saison des pluies, un déferlement de torrents de boues dans les eaux du lac. Conséquence, d’épaisses couches de sédiments se déposent sur les fonds rocheux qui empêchent le développement de la couche d’algues et détruisent les trames alimentaires occasionnant une réduction de la biodiversité.
Année après année, les pêcheurs augmentent la fréquence des sorties pour compenser la diminution des prises. Malgré cela, on estime que les prises annuelles de sardines (Limnothrissa miodon et Stolothrissa tanganicae) ont diminué de 30 à 50 % depuis les années 1970..

La pêche intensive pratiquée par les pêcheurs Burundais et Zaïrois avec des filets dont les mailles sont de plus en plus fines appauvrit la zone pélagique entre la surface et 120 mètres de profondeur. Les règles élémentaires - méthodes, période et zones de pêche - pour la conservation de la ressource ne sont pas respectées. Année après année, les pêcheurs augmentent la fréquence des sorties pour compenser la diminution des prises. Résultat, les prises annuelles de sardines (Limnothrissa miodon et Stolothrissa tanganicae) ont diminué de 30 à 50 % depuis les années 1970.

Les pollutions domestiques et agricoles affectent également gravement la qualité des eaux du lac. La rivière Rusizi draine les eaux polluées par les pesticides et les phytosanitaires d’une plaine alluviale longue de 60 km partagée entre le Rwanda et le Burundi. De son côté, Bujumbura, la capitale du Burundi, se débarrasse de ses eaux usées directement dans le lac, à quelques kilomètres de l’embouchure de la Rusizi. Si bien qu’aujourd’hui, sur la partie Nord du lac, la plus polluée par des matières organiques et agricoles, on observe une eutrophisation des eaux et une prolifération anarchique des plantes flottantes comme la jacinthe d’eau.
L’exploitation de l’or alluvionnaire est également à l’origine d’une pollution tellurique par opacification des rivières.

Plus en amont, l’exploitation de l’or alluvionnaire aggrave les choses en occasionnant une pollution tellurique par opacification des rivières.

Comme si cela ne suffisait pas, la vulnérabilité des pays riverains aux effets du changement climatique accentue les pressions qui pèsent sur le lac. Le niveau des eaux du lac Tanganyika, le second réservoir d’eau douce du monde, ne cesse de baisser. A Bujumbura comme d’ailleurs dans tous les autres ports bordant le lac, la profondeur a diminué de 6 mètres en quelques années. Cette baisse du niveau n’est pas sans conséquence sur l’ensemble du réseau hydrographique et les autres lacs du bassin.
Des initiatives pour la sauvegarde du lac ont bien été prises par les pays riverains, notamment en 2004. Un plan d’action stratégique pour la gestion durable du lac Tanganyika incluant une Convention sous-régionale sur la protection du lac a été signé mais nul ne sait encore s’il sera suffisant pour restaurer les grands équilibres d’un écosystème aussi particulier. Désigné « Lac le plus menacé » en 2017 par le Global Nature Fund, le lac Tanganyka reste confronté à de nombreux défis.