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31 octobre 2016 Paru dans N°395 - à la page 42

La Smart City est-elle l’avenir de la ville ? Pour Olivier Le Marois, Président de FluksAqua, le concept “Smart City” a été d’abord et avant tout conçu par des acteurs qui ont cherché à prolonger leur modèle “pré-Internet”, basé sur les grands projets, la centralisation et la verticalité. Extrait du dossier consacré au réseaux d’eau intelligents paru dans le numéro 395.

Ce texte est extrait d'un article consacré aux réseaux d’eau intelligents consultable ici.

Que diraient nos grands écrivains d’anticipation, de Jules Verne à tous ceux qui ont contribué à “Astounding science-fiction”, si la machine à voyager dans le temps les propulsait dans notre vie quotidienne ?

Sans doute une grosse déception de voir que les voitures ne volent pas et que nous n’avons pas une armée d’androïdes à notre service. Suivi probablement d’une grande frustration de n’avoir pas anticipé la rupture technologique majeure de l’an 2000 : Internet.

Et si le concept de “Smart City” était voué à la même déconvenue ?

Revenons au début de l’histoire. Selon Anthony Townsend1, la formule s’est popularisée après 2008, quand les grandes SSII et leaders mondiaux des hautes technologies (IBM, CISCO, Siemens…) se sont mis avec le “Smart city council” à la promouvoir activement. Le marché des collectivités locales allait être le nouvel eldorado…

Sept ans plus tard, le futur semblait toujours aussi radieux : selon une étude financée par le Smart city Council, “The Future of Smart Cities”2, le marché des “smart city” pourrait atteindre près de 1.000 milliards de dollars en 2022 !

Les acteurs traditionnels de la ville, que ce soit les services municipaux, les équipementiers ou les opérateurs n’ont qu’à bien se tenir… L’heure est au “Big Data”, aux objets connectés et aux algorithmes hyper intelligents. Moyennant quelques milliers de milliards d’investissement dans des grands projets informatiques, une paille pour le contribuable, l’ensemble des données de la ville sont centralisées dans un super centre de données, traitées par des supercalculateurs pour nourrir des robots drôlement plus intelligents que les agents municipaux, pour un contrôle plus efficient pour monsieur le Maire, le plus grand bonheur de l’électeur et une ville plus propre et sûre que jamais.

Albert Robida (1882) une nuit à l’opéra en l’an 2000.

Pour les acteurs traditionnels de la ville, il y aura bien sûr une petite part du gâteau, sous réserve d’être l’exécutant zélé des dits algorithmes et des SSII qui les conçoivent.

Vous pensez que j’exagère ? Allez donc lire les brochures commerciales des “lead partners” du “Smart City Council”.

Vous y croyez ? Moi pas un instant.

Deux exemples illustrent bien l’avenir du concept.

Le trafic routier d’abord. Big Smart City Corp propose à Madame la Maire un grand projet pour fluidifier le trafic routier. Le budget est certes conséquent, il faut en effet déployer des milliers de capteurs, des serveurs de données, des logiciels sophistiqués et un centre de supervision, mais le jeu en vaut la chandelle. Ce sera le grand projet du quinquennat pour améliorer la qualité de vie de l’électeur et réduire la pollution urbaine : du bison hyper futé !

Patatras. Waze arrive. De la concurrence vraiment déloyale… Aucun coût d’infrastructure, les “senseurs” sont les mobiles, le réseau est Internet. Et aucun coût de fonctionnement : ce sont les automobilistes eux-mêmes qui assurent le service.

Le stationnement ensuite. Rebelote : des puces, des réseaux communicants, un centre de supervision : fini de tourner des heures dans le quartier, adieux les vieux parcmètres3. Comment ? Le parking partagé ?

C’est ça que les gens utilisent maintenant pour éviter de tourner des heures dans le quartier ? La encore, c’est déloyal : aucun investissement nécessaire, puisque ça ne requiert que des téléphones portables et que ça valorise les places de parking sous utilisées.

Le concept “Smart City” a été conçu par des acteurs qui ont cherché à prolonger leur modèle “pré-Internet”, basé sur les grands projets, la centralisation et la verticalité. La preuve en est qu’aucun des grands acteurs de l’Internet ne s’est à jour associé au “Smart City Council”. Or, qui peut prétendre que Google n’est pas devenu un acteur clef dans la politique de la ville ?

Certains voudraient donner un second souffle à la notion de “Smart city” en lui donnant les couleurs de l’Internet et du collaboratif.

Cette tentative est vouée à l’échec.

En premier lieu parce que tout ce qui transforme aujourd’hui notre vie dans la cité s’est fait en dehors du mouvement “smart city” : il est trop tard.

Mais aussi parce que l’idée même de ville intelligente, dans sa connotation “big data”, “IOT” et “algorithmes intelligents”, n’a absolument aucun sens. Si on pense “collecte et traitement de la donnée”, alors cela fait des décennies que les acteurs en place le font, ce n’est pas plus pertinent de parler de “smart city” que de parler “d’avion intelligent”.

En réalité, le monde de l’internet n’est pas spécifiquement celui des “smart things”, ni du “big data”, c’est avant tout celui du “smart people”. Internet est une technologie de rupture parce qu’elle permet de fédérer les intelligences et de valoriser des actifs jusqu’ici sous-employés, que ce soit des places de parking, des savoir-faire séculaires ou des technologies éprouvées de gestion de l’information dans les réseaux enterrés.

Olivier Le Marois,

Fluksaqua

  

1 Anthony Townsend - 2011 - Smart Cities: Big Data, Civic Hackers, and the Quest for a New Utopia.

2 Andrew Brown - 2015 - The Future of Smart Cities - Opportunities, Solutions and Players.

3 Lire sur le sujet dans le blog d’Olivier Razemon dans le Monde Le « stationnement intelligent » était une idée stupide.