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Pétra, ou la maîtrise de l’eau

30 septembre 2021 Paru dans le N°444 à la page 181 ( mots)
Rédigé par : Christophe BOUCHET de EDITIONS JOHANET
Nous sommes en août 1812. Un aventurer suisse, Johann Burckardt, voyage sous un nom d’emprunt de Damas vers l’Égypte et entend parler de ruines antiques dissimulées dans les montagnes de Wadi Musa. Pour explorer le site sans éveiller les soupçons des bédouins, Burckhardt déclare vouloir sacrifier une chèvre en l’honneur d’Aaron, dont la tombe se trouve à proximité de la cité antique. Le 22 août 1812, grâce à ce stratagème, il est le premier occidental depuis le départ des croisés à pénétrer dans Pétra. Sa visite sera brève. De retour en Europe, il écrira : « Je regrette de ne pouvoir en donner une description vraiment complète, mais je connaissais bien le caractère des gens qui m’entouraient : je me trouvais sans protection au milieu d’un désert où aucun voyageur n’avait jamais été aperçu auparavant [...] De futurs voyageurs visiteront peut-être ces lieux sous la protection d’une force armée, les habitants s’accoutumeront aux recherches des étrangers, et l’on s’apercevra alors que les antiquités de Wadi Musa peuvent prendre rang parmi les plus curieux vestiges de l’art antique ».
Le Khazneh Firaoun, l’un des monuments les plus célèbres et les plus fascinants de Pétra. Selon une ancienne croyance, l’urne sommitale était censée contenir un trésor, d’où son état actuel, fortement endommagé par les impacts destinés
à la percer.

En 1818, l’explorateur William Bankes et ses compagnons parviennent à peine à apercevoir l’entrée de la cité à la longue vue avant d’être chassés par les bédouins. C’est seulement en 1829 que Léon de Laborde et Linant de Bellefonds réussissent à y effectuer un séjour d’une semaine. Ce sont eux qui parviendront à visiter l’intégralité de ce que fut l’antique Pétra.

Pétra : l’un des sites les plus importants de l’Antiquité

Fondée au premier siècle avant Jésus-Christ, Pétra a profité de son emplacement stratégique à la croisée des routes de la soie et des épices pour prospérer. Pendant cinq cent ans, la ville fut l’un des carrefours commerciaux les plus importants et les plus prospères de l’Antiquité. Bâtie dans un cirque rocheux en aval de la route du désert, Pétra est l’oeuvre des Nabatéens. Ce peuple arabe s’établit au sud de la Jordanie, il y a 2 000 ans, et choisit cet endroit pour dominer les routes commerciales de l’ancienne Arabie. Pourquoi choisir un site aussi aride et rocheux ? D’abord parce que sa configuration est exceptionnelle : pour pénétrer dans la ville, il faut obligatoirement emprunter le Siq, un défilé de 1 100 mètres de long avec des parois hautes de 100 mètres. Ses voies d’accès limitées et faciles à contrôler confèrent à l’endroit un intérêt défensif évident. Ensuite parce que la ville est située dans une cuvette, surplombée de montagnes gréseuses et c’est de cette situation très particulière que les Nabatéens vont tirer parti pour alimenter la ville en eau. Car dans cette région où la pluviométrie ne dépasse pas 150 mm par an, le problème de l’eau parait insoluble. Mais les Nabatéens, réputés pour leur savoir-faire dans les domaines du commerce, de l’agriculture et de la sculpture architecturale sur pierre maîtrisent également parfaitement les travaux hydrauliques. Et paradoxalement, c’est la topographie même de Pétra qui va leur permettre de concevoir un système de captage, de transport et de stockage de l’eau de pluie aussi ingénieux qu’efficace. C’est l’exploration archéologique de la cité au cours du 20ème siècle qui montrera l’extraordinaire somme de travail nécessaire pour créer une ville dans un environnement aussi aride et aussi hostile.

Un réseau unique de canalisations et de réservoirs

Invisible depuis la route, le Siq, la faille, s’enfonce dans le roc, comme seule voie d’accès pour entrer dans Pétra. Ce long corridor de plus d’un kilomètre, large de quelques mètres, se fraie un chemin entre des falaises pouvant atteindre 100 mètres de haut, suivant l’ancien lit du cours d’eau Wadi Musa. De part et d’autre, d’étroites canalisations ont été creusées dans la paroi pour recueillir les eaux de ruissellement et les diriger vers des citernes.

Car pour suppléer au faible débit des rares sources du site, les Nabatéens vont s’attacher à recueillir les rares mais fortes pluies de l’automne et du printemps en les acheminant par des canalisations vers des réservoirs aménagés dans la montagne. L’eau de pluie, recueillie sur la moindre surface rocheuse, s’écoulera par des chenaux dans des centaines de citernes et de réservoirs. Des barrages fermant chaque ravin, un vaste réseau de canalisations partant de sources distantes de plusieurs kilomètres, seront creusés dans la roche et sont encore visibles aujourd’hui, ainsi que les terrasses des jardins et des champs que cette eau irriguait. Chaque falaise, chaque plan incliné sera mis a profit pour capter l’eau nécessaire à la ville et à ses habitants. D’ailleurs, la plus haute falaise de Pétra s’appelle « Umm el Biyarah », ce qui signifie, en arabe, la « mère des citernes ». Les travaux entrepris, considérables, traduisent une parfaite maîtrise technique de l’hydraulique. Partout, des canaux creusés dans la roche ou des conduites en terre cuite dirigent les eaux d’écoulement vers des bassins de toutes tailles, de toutes formes pour permettre l’alimentation en eau des habitants et l’irrigation de jardins. De véritables barrages barrent le fonds des petits wadis (Wadi Siyagh, Wadi Abu Ullayqa, Wadi Farasa). Le Wadi Musa lui-même, dont l’ancien lit correspond au Siq est détourné par un barrage conduisant les eaux vers un tunnel : il contourne le massif de la Khubta pour venir alimenter un nymphée au cœur de la cité. Ce tunnel est en lui-même un bon exemple de la qualité des aménagements réalisés par les Nabatéens : 88 mètres de long sur 6 mètres de haut creusés dans la roche !

Les Nabatéens ont construit près de 200 citernes directement dans la pierre. Toute l’eau était acheminée vers la cité par un réseau complexe de canalisations, de barrages et de digues.

L’âge d’or de Pétra correspondra en gros à l’époque au cours de laquelle a vécu Jésus de Nazareth, soit au temps du roi nabatéen Arétas IV, qui régna de l’an 9 avant notre ère jusqu’en l’an 40.

En 50 avant J.C., à son apogée, la ville est alors aux antipodes de l’univers minéral que l’on peut découvrir aujourd’hui.

Une ville aux antipodes de l’univers minéral que l’on peut découvrir aujourd’hui

El Deir, « Le monastère » est le plus grand monument de Pétra. Un escalier de 800 marches taillées à même la roche y conduit.

La gestion des ressources en eau mise en œuvre par les Nabatéens à Pétra est tellement efficace qu’elle permet l’alimentation en eau de 30 000 habitants mais aussi la subsistance de nombreux troupeaux ainsi que la mise en valeur de terres arides. La construction de terrasses irriguées, dont certaines sont encore visibles aujourd’hui, permet la culture de céréales et surtout de la vigne, faisant de Pétra une métropole florissante. La ville est alors le centre de l’empire nabatéen, qui s’étend aux régions aujourd’hui occupées par la Jordanie, Israël, l’Égypte, la Syrie et l’Arabie saoudite. Mais en 106 après J.-C., sous le règne de Trajan, Rome annexe le royaume nabatéen et établit la capitale de cette province à Bosra. Pétra, devenue ville de seconde importance, perd une partie de son prestige. C’est le début d’un long déclin qui s’accélérera lorsque les Romains choisiront de privilégier les routes maritimes au détriment des voies terrestres pour le commerce.

Les fouilles archéologiques qui débutent en 1929 ont révélé des vestiges par centaines. Mais il se pourrait que Pétra renferme encore bien d’autres trésors, les archéologues n’ayant encore fouillé que le dixième de sa superficie…

Mais ce qui précipite véritablement le déclin de Pétra, ce sont les deux séismes qui dévastèrent la région en 363 puis en 747. Le premier tremblement de terre détruisit nombre de constructions qui ne furent jamais reconstruites. Peu à peu, les Nabatéens quittent la cité jugée peu sûre et se fondent parmi les Arabes établis dans la région. A l’exception d’une brève occupation par les Croisés au 12ème siècle, Pétra ne sera plus qu’une simple escale pour les nomades. La ville se vide totalement jusqu’à n’être plus squattée que par quelques bédouins.

C’est ainsi que Pétra, invisible, reposant au fond de son canyon comme dans un écrin, fut oubliée par l’Occident durant près de 1 000 ans et devint un mythe, au même titre que Troie ou l’Atlantide. Jusqu’à l’arrivée de Johann Burckardt en août 1812…

Les fouilles archéologiques qui débutent en 1929 vont révéler des vestiges par centaines. Mais il se pourrait que Pétra renferme encore beaucoup d’autres trésors, les archéologues n’ayant encore fouillé que le dixième de sa superficie… Aujourd’hui, ce ne sont plus les forces de la nature qui font trembler Pétra et ses 800 monuments taillés dans le grès rose, mais les légions de touristes qui s’y pressent chaque jour et les hôtels qui ont poussé comme des champignons autour de la cité. Même si fermée de mars 2020 à mai 2021, la cité troglodyte, n’accueille aujourd’hui qu’entre 150 et 200 touristes par jour, contre 3 000 en 2019.

L’UNESCO a par ailleurs missionné en début d'année deux sociétés françaises, Hydroconseil et GEOmatic Development, pour expertiser par photogrammétrie aérienne, le système hydraulique ancien qui, par son érosion, menace la préservation du tombeau des rois. Deux drones cartographieront prochainement la cité millénaire des Nabatéens.