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Malpasset ou l’histoire  d’un vrai désastre
Christophe Bouchet de EDITIONS JOHANET 31 octobre 2018 Paru dans N°415 - à la page 212

2 décembre 1959, 21h13. Plusieurs déflagrations d’une extrême violence retentissent dans la vallée du Reyran dans le département du Var. Le barrage de Malpasset explose littéralement libérant une masse d’eau monstrueuse. Une vague haute de 60 mètres de hauteur se rue vers les premiers obstacles. Elle ne mettra que 21 minutes pour atteindre la ville de Fréjus, détruisant tout sur son passage. Retour sur ce qui reste aujourd’hui encore, la plus grande catastrophe de ce genre qui ait jamais touché la France.

Depuis 2.000 ans, la ville de Fréjus cité du Var au confluent de l’Argens et du Reyran, a toujours dû faire face au problème crucial de l’alimentation en eau. Déjà, les Romains s’étaient vus contraints d’entreprendre la construction d’un aqueduc long de quelque 40 kilomètres dont subsistent aujourd’hui quelques vestiges pour fournir aux habitants de Fréjus une eau pure en quantité suffisante. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’équipement hydraulique est toujours l’un des premiers soucis des responsables de la région. Le manque d’eau, notamment l’été, se fait cruellement ressentir, et cette pénurie devient chaque année plus sensible, augmentant avec la poussée démographique et la croissance des flux touristiques. Les besoins en eau potable, les nécessités d’irrigation, le désir de lutter contre les incendies de forêts ravageurs et de mettre un terme aux inondations régulières occasionnées par le Reyran dans la plaine de Fréjus sont autant de raisons qui conduisent le Ministère de l’Agriculture à approuver, le 3 août 1950, la construction d’un barrage sur ce cours d’eau, au lieudit “Malpasset”, un nom qui perpétue le souvenir d’un brigand détrousseur de diligences.
La construction de l’ouvrage débute le 1er avril 1952. D’une hauteur de 66 mètres, son arc se déploie en crête sur près de 225 mètres. L’épaisseur de la voûte au sommet  de l’édifice, ne dépasse pas 1,50 mètre contre 6,78 mètres à la base, ce qui en fait  à l’époque le barrage le plus mince d’Europe.

Un ouvrage exemplaire tant sur le plan technique qu’architectural

La construction est confiée à un bureau d’études réputé pour être l’un des plus grands dans cette spécialité. Le site ressemble à celui de bien d’autres barrages : la vallée du Reyran est étroite et ses flancs sont raides. Le barrage voûte paraît donc bien adapté. Aucune particularité morphologique n’attire l’attention. Le terrain, composé de gneiss et micaschistes avec des filons de pegmatite ne présente pas de faille visible. Les forages ne révèlent rien non plus. La construction de l’ouvrage débute donc le 1er avril 1952. Le Barrage de Malpasset sera de type “voûte mince”. D’une hauteur de 66 mètres, son arc se déploie en crête sur près de 225 mètres. L’épaisseur de la voûte au sommet de l’édifice, ne dépasse pas 1,50 mètre contre 6,78 mètres à la base, ce qui en fait à l’époque le barrage le plus mince d’Europe. La capacité totale de retenue est de 50 millions de m³, dont 25 millions utilisables. Pourquoi un barrage voûte ? Il est la synthèse d’une formule audacieuse emplissant de fierté les mathématiciens : « au lieu d’opposer à la masse des eaux les poids d’une digue inerte, on lui oppose la forme dynamique d’un arc de béton qui renvoie la forte pression de l’eau emprisonnée à chacune des rives ». Le tracé en arc de la voûte fait que la pression de l’eau resserre le mur et que la voûte transmet aux berges les efforts colossaux qu’elle reçoit. L’avantage consiste à mettre à profit cette pression plus faible de la masse de l’eau pour diminuer l’épaisseur du barrage sans porter atteinte à sa solidité. Mais ce type d’ouvrage exige que les berges, qui reçoivent l’essentiel de la pression, soient d’une robustesse à toute épreuve. L’ouvrage, achevé en 1954, est pleinement réussi, tant sur le plan technique que sur le plan architectural.
En 1959, le niveau de l’eau monte rapidement, trop sans doute pour permettre  un contrôle satisfaisant des réactions du barrage.

L’inauguration, puis la mise en eau partielle du barrage ont lieu en 1954. Mais la faiblesse des pluies des années suivantes d’une part, et une longue procédure judiciaire avec un propriétaire qui refuse de se laisser exproprier d’autre part, ralentissent cette phase de remplissage. Enfin, en 1959, le département reçoit des pluies diluviennes et le niveau de l’eau monte rapidement, trop sans doute pour permettre un contrôle satisfaisant des réactions du barrage. D’autant qu’il est impossible, à ce moment précis de lâcher de l’eau : la construction de l’autoroute A7, juste en aval du barrage, interdit l’ouverture des vannes, sauf à risquer d’endommager les piles d’un pont dont le béton vient d’être coulé. L’exploitant décide de laisser le réservoir se remplir plutôt que d’ouvrir les vannes pour atténuer la crue. Mais le 2 décembre 1959 à 18 heures, l’eau menace de dépasser la cote maximale, fixée à 95. André Ferro, l’unique gardien du barrage, téléphone au Génie rural de Toulon. « Faites une lâchure ! », lui dit-on alors. Le gardien ouvre la vanne du déversoir : 60 mètres cube par seconde. Durant trois heures, 300000 mètres cubes d’eau sont déversés et le niveau du bassin baisse de trois centimètres. Le gardien rentre chez lui pour le dîner. Son repas terminé, il remonte sur le barrage, ne constate rien d’anormal, revient chez lui peu avant 21h, et note sur son cahier d’écolier : « 2 décembre. 20h50. Rien à signaler ». Il est loin de se douter que dans moins de vingt trois minutes le barrage va sauter et s’ouvrir comme une porte…

Vue du barrage après la rupture.

2 décembre à 21h13 : le barrage cède

Il est 21h13 exactement lorsque cède le barrage de Malpasset. Le bruit du craquement de sa voûte alerte en premier le gardien de l’ouvrage, qui n’a que le temps de se réfugier sur la colline surplombant sa maison, à 1,5 km en aval. Bien lui en prend : une gigantesque vague de 60 m de haut qui a jailli du flanc gauche du barrage déferle dans l’étroite vallée à la vitesse de 70 km/h. Dans la vallée du Reyran, en quelques instants, cinquante-trois maisons sont détruites et il y a déjà près de 120 morts. Balayant tout sur son passage, la vague qui charrie des blocs rocheux de plusieurs tonnes débouche sur Fréjus 21 minutes plus tard, avant de se jeter dans la mer. À ce moment, la vague qui n’a plus qu’une hauteur de deux mètres balaie néanmoins une demi-douzaine d’avions sur la base aéronavale. À 21h40, la vague se perd dans la mer, emportant des débris de toutes sortes et des dizaines de cadavres. Ce n’est que plusieurs semaines plus tard que l’on connaîtra le premier bilan du cataclysme : 423 victimes, 107 disparus, 1881 familles sinistrées, 104 maisons entièrement détruites, 700 endommagées. 2,5 km de voies ferrées ont été arrachés, et des milliers d’hectares de terres agricoles dévastées. Si un mois fut nécessaire pour établir un bilan définitif, huit ans furent nécessaires pour définir les causes de la catastrophe. Un nom est lancé immédiatement, celui d’André Coyne, l’ingénieur qui a conçu et réalisé l’ouvrage. André Coyne n’est pas n’importe qui : il a construit des barrages par dizaines, il est à l’époque le président de l’Association internationale des grands barrages. L’entreprise chargée de la construction est également mise en cause. Elle n’est pourtant pas un néophyte en la matière : c’est son trentième barrage. Mais très vite, on comprend que le béton de la voûte n’est pas responsable de l’accident, ni dans son calcul, ni dans sa réalisation : c’est le terrain de fondation qui a lâché. Reste à savoir pourquoi.
Une faille située sur la rive gauche du barrage, non repérée lors des études préliminaires, délimitait un bloc rocheux de grand volume qui est tombé vers l’aval 
sous la poussée de l’eau de la retenue.

Instabilité des rives et phénomènes de sous-pression

Les années passent, l’enquête et l’instruction suivent leur cours. Dans l’intervalle, l’ingénieur Coyne, très affecté par le drame, meurt. Après avoir incriminé la minceur du barrage, les tirs de mines sur le chantier de construction de l’autoroute A7, on met en cause l’instabilité des rives, et notamment de la rive gauche du barrage. Les roches d’appui sont fissurées et inclinées vers l’aval. On découvre alors qu’une faille située sur la rive gauche du barrage, non repérée lors des études préliminaires, délimitait un bloc rocheux de grand volume qui est tombé vers l’aval sous la poussée de l’eau de la retenue. Cette chute, facilitée par les phénomènes de sous-pression, a été aggravée par le fait qu’elle supportait la culée qui avait été placée sur la rive gauche pour maintenir la voûte du barrage dont l’assise était incertaine. Un tunnel est creusé au niveau de la culée rive gauche pour étudier la faille et les caractéristiques du terrain. La perméabilité du terrain se révèle particulièrement sensible à la compression, ce qui n’a pas été relevé lors de la construction.
Une gigantesque vague de 60 m de haut qui a jailli du flanc gauche du barrage déferle dans l’étroite vallée à la vitesse de 70 km/h. Dans la vallée du Reyran, en quelques instants, cinquante-trois maisons sont détruites et il y a déjà près de 120 morts.

Cette caractéristique a sans doute joué un rôle important dans la rupture du barrage : le terrain de fondation est naturellement parcouru par des circulations d’eau du simple fait du fort gradient hydraulique qui existe entre la retenue à l’amont et le cours d’eau à l’aval. Mais à Malpasset, cette circulation a été rendue impossible par la formation d’une barrière imperméable dans les zones de compression engendrées par la poussée de la voûte. Toute la pression hydraulique s’est donc concentrée à ce niveau, accentuant l’instabilité de l’ouvrage dans son ensemble. D’autre part, la foliation bien développée du massif rocheux a permis l’ouverture d’importantes fractures, en particulier sur la rive gauche, où elle était sub-verticale et tangente à la voûte. Car lorsqu’un barrage est rempli, l’eau le pousse vers l’aval. Ce déplacement entraîne le terrain de fondation de façon sensible, mais pas le terrain situé en amont faute d’une résistance suffisante à la traction de la roche. Ce phénomène, négligeable dans le cas des barrages épais car il se répartit sur toute l’épaisseur, à été particulièrement important à Malpasset, d’autant plus que la roche était exceptionnellement déformable, près de 10 fois plus que pour les autres barrages du même type. Ces deux facteurs ont été aggravés par les conditions de l’exploitation du barrage. Le remplissage très rapide des 4 derniers mètres du barrage, en moins de 24 heures a causé un véritable effet de choc sur la structure de ce dernier.

Balayant tout sur son passage, la vague qui charrie des blocs rocheux de plusieurs tonnes débouche sur Fréjus 21 minutes plus tard, avant de se jeter dans la mer.

Une catastrophe due à la fatalité ?

L’ouvrage aurait sans doute pu résister à une montée lente du niveau de l’eau, entrecoupée de paliers, comme c’est l’usage pour le premier remplissage de tous les barrages. D’autre part, le barrage de Malpasset ne faisait l’objet d’aucune surveillance particulière, ni de la part du bureau d’études responsable de sa construction, ni de la part d’aucun organisme public. Ainsi, bien que des mesures de déplacement de la voûte aient été effectuées régulièrement, elles n’ont jamais été dépouillées et sont restées méconnues. Elles mettaient pourtant en évidence des déformations de grande amplitude qui laissaient supposer un comportement anormal du terrain de fondation et présageait d’une rupture imminente, comme l’a montré plus tard la commission d’enquête ministérielle sur la rupture du barrage.
Le barrage de Malpasset aujourd’hui.

Des études ou travaux supplémentaires impliquant délais plus longs et coûts augmentés auraient-ils permis d’éviter la catastrophe ? A-t-on péché par hâte ou imprudence ? Ce n’est pas, en tout cas, l’avis de la Cour de cassation, dont l’arrêt conclut en 1967, après moult procédures, qu’aucune faute, à aucun stade, n’a été commise. La catastrophe de Malpasset est ainsi rangée sous le signe de la fatalité.