Your browser does not support JavaScript!

Le bien énigmatique lac aux 500 squelettes…

02 juin 2020 Paru dans le N°432 à la page 126 ( mots)
Rédigé par : Christophe BOUCHET de EDITIONS JOHANET

L’hiver, c’est une étendue d’eau recouverte de glace et de neige. Rien n’y parait. Mais l’été, lorsque les températures montent et que les eaux commencent à dégeler, des dizaines de squelettes humains remontent à la surface et flottent sur les eaux claires et paisibles de ce lac. Sur certains d’entre eux flottent encore des morceaux de vêtements et des lambeaux de chair… Bienvenue au lac Roopkund, également connu sous le nom de « lac aux 500 squelettes ».

Nous sommes à l’été 1942 dans les montagnes de l’Himalaya, aux confins de l’Inde et de la Chine. Hari Kishan Madhwal, l’un des Rangers du Parc national indien de Nada Devi, s’écarte de son itinéraire habituel pour se mettre à la recherche de plantes médicinales. Il gagne les rives du lac Roopkund, un petit lac glaciaire niché entre deux pics, à plus de 5.000 mètres d’altitude. Gelé 11 mois sur 12, le lac Roopkund n’est pas à proprement parler un « sujet », ni pour le monde scientifique, ni pour les historiens. Son diamètre d’une cinquantaine de mètres, sa profondeur de 3 à 5 m, et son caractère endoréique ne le classent pas, malgré la splendeur glacée des paysages qui l’entourent, parmi les lacs glaciaires les plus remarquables du massif himalayen. 

Situé dans une zone particulièrement reculée - il faut parcourir environ 35 km depuis les habitations les plus proches sur des chemins escarpés et dangereux -, il reste d’ailleurs inaccessible la plus grande partie de l’année. En ce jour d’août 1942, Hari Kishan Madhwal est donc probablement l’un des premiers humains à fouler les rives du lac depuis fort longtemps…. Ce qu’il découvre ce jour-là va donner naissance à une énigme bien plus complexe que ce qui était anticipé.

Une histoire bien plus complexe qu’anticipé

A la surface des eaux du lac, flottent des dizaines de squelettes et ossements humains dont certains, préservés par le gel, sont encore enveloppés de lambeaux de chairs. Les rives du lac elles-mêmes sont tapissées de restes humains épars, blanchis par le soleil d’été de cette lugubre fin de journée. De retour à son bureau, notre Ranger fait son rapport et le remet aussitôt aux autorités anglaises qui, en pleine Seconde guerre mondiale, pensent très vite à une attaque avortée de troupes japonaises qui aurait péri en essayant de traverser la frontière indienne.
Cette première hypothèse, ne tiendra pas longtemps.
Gelé 11 mois sur 12, le lac Roopkund n’est pas à proprement parler un « sujet », ni pour le monde scientifique, ni pour les historiens. Et pourtant….

Tétanisé par l’éventualité d’une invasion japonaise, le gouvernement britannique dépêche aussitôt une équipe chargée de faire la lumière sur la découverte. Les restes d’environ 300 personnes seront retirés des eaux du lac. Un certain nombre de ces victimes étaient si bien conservées par le froid qu’elles avaient encore des restes de chair, de cheveux, d’ongles et de vêtements. Mais il apparait vite que ces restes sont bien trop anciens pour qu’il s’agisse de soldats. La guerre battant son plein, il est décidé de ne pas pousser plus avant dans l’immédiat.

A la surface des eaux du lac, flottent des dizaines de squelettes et ossements humains sur lesquels subsistent encore, pour certains, des lambeaux de chair. Les rives du lac elles-mêmes sont tapissées de restes humains épars, blanchis par le soleil.

Il faut attendre la fin de la guerre pour que les investigations reprennent. Poussés par la curiosité, et par le fait que de nombreux autres squelettes remontent, au fil des étés, à la surface des eaux du lac, scientifiques et historiens se penchent sur le sujet. Des couteaux, des lances, des vêtements, des chaussures en cuir et nombre d’objets personnels sont remontés des eaux du lac. Très vite, on rivalise d’hypothèses. On évoque successivement un groupe de soldats mongols de retour du Tibet qui aurait disparu au XIXe siècle. Puis on parle d’un suicide collectif rituel, avant d’évoquer les restes de pèlerins décédés suite à un éboulement ou une avalanche, des victimes d’une épidémie, etc.

Comment plusieurs centaines de personnes se sont-elles retrouvées dans ce massif montagneux si reculé et éloigné de toute civilisation ?
Quelle est la cause de leur mort ? Les différentes études menées durant 60 ans ne permettront pas d’expliquer la présence des quelques 500 squelettes extraits du lac Roopkund. Jusqu’à ce qu’une équipe de scientifiques internationale ne se rende sur le site, en 2019, pour y pratiquer de nouvelles analyses.

Un mystère qui s’épaissit

Poussés par la curiosité, et par le fait que de nombreux autres squelettes remontent, 
au fil des étés, à la surface des eaux du lac, scientifiques et historiens se penchent 
sur le sujet.

Au cours de cette campagne, 38 dépouilles feront l’objet d’analyses poussées et de datation au carbone 14. Les conclusions, publiées dans la revue scientifique Nature Communications, révèlent que les squelettes sont arrivés sur le site à plusieurs époques différentes, sur un espace-temps d’environ un millier d’années. Le groupe le plus ancien est arrivé entre le 7ème et le 10ème siècle. Il a été suivi par un autre groupe, arrivé entre le 10ème et le 17ème siècle. Les tests ADN révèlent que 23 des 38 squelettes étudiés sont des hommes et des femmes originaires du sous-continent indien. Ce sont les plus anciens. Mais d’autres analyses révèlent que les ossements les plus récents sont ceux de 14 personnes appartenant à un troisième groupe, dont le patrimoine génétique s’apparente à celui des habitants de Grèce continentale. Ces résultats suggèrent qu’il s’agit d’un groupe d’hommes et de femmes sans lien de parenté, au régime alimentaire différent, qui sont nés dans l’est de la Méditerranée à l’époque où la région était sous domination Ottomane, c’est-à-dire entre le milieu du 15ème siècle et la fin du 18ème siècle.

L’équipe de chercheurs à l’origine de cette expédition prévoit cependant de se rendre à nouveau sur le site dans un futur proche. Objectif : travailler sur les objets présents sur le site et non plus seulement sur les corps pour tenter de percer une bonne fois pour toutes le mystère du lac Roopkund.

Pourquoi, et dans quelles circonstances ce groupe a-t-il parcouru plus de 5.000 kilomètres entre le sud-est de l’Europe et les montagnes de l’Himalaya, voilà plusieurs siècles ? Le mystère est d’autant plus déroutant qu’aucune route commerciale ne passe près du lac Roopkund et que la région est particulièrement difficile d’accès.

Outre leur origine, les chercheurs se sont attachés à rechercher la cause de leur décès.
Là encore, les conclusions sont déroutantes. La plupart de ces personnes, parmi lesquelles se trouvaient des enfants et des vieillards sans lien familial particulier, étaient en bonne santé, relèvent les chercheurs. Nulle trace ni de maladie, ni d’infection bactérienne, ni de blessure violente par arme ou accident n’a été détectée sur les squelettes. Mieux encore, chacun des individus examinés semble être mort à la même époque mais de manière différente…
Le mystère reste donc, à ce jour, entier.