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Histoire d’une inondation géante qui a façonné les Scablands

30 janvier 2023 Paru dans le N°458 ( mots)

Pendant la dernière période glaciaire, près de 2.250 km3 d’eau se sont soudainement déversés vers l’ouest à une vitesse de 90 km/h dans la partie de l’est de l’État de Washington. Soit un torrent équivalent à dix fois le débit de l’ensemble des fleuves et rivières terrestres. Cette gigantesque inondation a découpé des gorges, des buttes, des cataractes maintenant asséchées, façonnant des paysages que l’on peut voir encore aujourd’hui

Les Scablands se trouvent aux Etats-Unis, dans la partie est de l’Etat de Washington à l’extrême nord-ouest du pays. Là, sur une zone de quelque 28.000 km², s’étend un paysage totalement décapé, tourmenté, irrégulier et par endroit littéralement dévasté. D’immenses ravins de plus de 90 mètres de profondeur parcourent tout à la fois la couche de lœss meuble et les couches basaltiques plus dures, pour finalement se rejoindre vers les deux principaux cours d’eau situés à l’est de l’Etat. Ce plateau de lœss, qui remonte au Pléistocène, semble avoir été décapé en profondeur, malgré quelques restes largement espacés qui témoignent de son ancienne apparence. 

Des chenaux se croisent et s’entrecroisent, des collines trônent au beau milieu de ces paysages comme des îles au milieu d’un gigantesque cours d’eau ou d’une mer intérieure. Le sol, par endroit complètement décapé, est criblé de rides et de sillons énormes, comme ceux qu’auraient creusés le passage de masses d’eau colossales. Les plus importants de ces sillons atteignent 9 mètres de haut pour 140 mètres de long. Au total, les Scablands, que l’on pourrait traduire par «régions pelées, croûteuses», donnent l’image d’un paysage désolé, comme si des forces d’une ampleur inconnue s’étaient abattues sur l’endroit, dévastant tout sur leur passage pour y laisser les cicatrices indélébiles que l’on voit encore aujourd’hui. 

Quels phénomènes extraordinaires ont façonné ce paysage? Ce sont deux géologues, J. Harlen Bretz et Joseph T. Pardee, qui vont, au début du 20ème siècle, trouver la solution de ce mystère géologique.


BRETZ OU LA THÉORIE D’UNE INONDATION GÉANTE 

En 1923, un géologue de l’université de Chicago, J. Harlen Bretz, formule une hypothèse nouvelle pour expliquer la formation des Scablands. Bretz a passé plusieurs années à étudier les formations géologiques du Washington oriental. Il a observé et étudié les nombreuses gorges coupées à travers le basalte. Il a parcouru la région en tous sens, arpentant les chenaux, analysant les roches, les sédiments. Il a découvert dans la partie occidentale des Scablands, des quantités énormes de graviers et de roches, certaines pesant plusieurs tonnes, apportées là par des forces inconnues. Pour lui, les chenaux qui parcourent la région ont été creusés par une énorme quantité d’eau en un espace temps de seulement quelques jours. 

Un évènement cataclysmique, soudain, d’une ampleur inouïe aux conséquences terribles. Et ce sont les courants turbulents et puissants de cette gigantesque inondation qui auraient érodé le basalte, déchirant les roches et récurant le paysage. Bien entendu, l’hypothèse de Bretz heurte l’ensemble de la communauté scientifique. Car à cette époque, les géologues n’acceptent qu’une seule règle, celle du gradualisme. Pour eux, la formation des paysages ne s’explique que par l’action lente et immuable d’un processus s’étalant sur plusieurs millions d’années. Or, le mécanisme proposé par Bretz est rapide et brutal. Il met en jeu des forces dont l’ampleur est difficilement imaginable, peu compatible avec les phénomènes observés aujourd’hui. Et surtout, la thèse de Bretz comporte une faille importante, celle de l’origine de l’eau: si la région a été sculptée en quelques jours seulement par un déferlement dévastateur de masses d’eau, d’ou provient cette quantité d’eau si importante? 

Bretz, attaqué de toutes parts, est incapable de l’expliquer et sa thèse, rejetée, sombra dans l’oubli. Jusqu’à ce jour de 1943, lors d’une conférence de l’American Association for the Advancement of Science qui se tient à Seattle. Un géologue, Joseph Thomas Pardee, annonce la découverte des preuves de l’existence d’un énorme lac glaciaire, le lac Missoula. 

LE LAC MISSOULA, UN ÉNORME LAC GLACIÈRE 

Joseph Pardee ne s’arrête pas à la simple affirmation de l’existence de ce lac glaciaire, il donne des détails : le lac, situé près de la ville actuelle de Sandpoint dans l’Idaho, mesurait 310 km de long sur 260 de large pour une profondeur de 620 mètres, ce qui représente une contenance de 2.250 km3 d’eau… Près de dix fois le total du débit annuel de tous les fleuves et rivières du monde! Et le géologue formule l’hypothèse que la digue formant retenue du lac s’étant rompue, celui-ci s’est brutalement vidé. Il explique que la découverte de marques d’ondulation de 9 mètres de haut, espacées de 60 à 150 mètres prouve qu’une énorme quantité d’eau s’est déversée dans un laps de temps très court. Un déversement causé par la rupture du barrage de glace, un phénomène fréquemment observé depuis, dans les lacs glaciaires, par exemple en Islande. Mais jamais à une échelle aussi importante. 

Pour Pardee, la vidange du lac n’a pas duré plus de 2 jours. D’après la taille et la forme des rides et sillons formés par ces courants, il en déduit que le débit de l’inondation était 60 fois supérieur à celui de l’Amazone, le plus grand fleuve au monde aujourd’hui. Une crue gigantesque, capable de déplacer des blocs de pierre de 10 mètres de haut. Et le seul échappement possible pour cette énorme quantité d’eau libérée est la rivière Clark Fork, qui s’ouvre sur la région des Scablands. A l’issue de la conférence de Pardee, le silence règne dans la salle, avant de faire place à une salve d’applaudissements nourris.

L’assemblée comprend que l’origine des Scablands vient d’être découverte. La suite le confirmera: lors de la dernière période glaciaire au Pléistocène, il y a 12.000 à 16.000 ans, le lobe de glace d’un énorme glacier continental est stoppé par des montagnes du Montana. Le barrage de glace bloque plusieurs rivières et, progressivement, un lac apparaît. Le lac Missoula, de la taille du lac Erie et du lac Ontario réunis, est né. La hauteur d’eau augmente progressivement, et, lorsqu’elle dépasse les 9/10ème de la hauteur du barrage, celui ci commence à flotter. Car la densité de la glace est plus faible que celle de l’eau liquide. L’eau s’engouffre donc sous la glace et le barrage finit par se briser.

Les masses d’eau du lac glaciaire Missoula se sont jetés par cette brèche et se sont déplacés à travers le Washington oriental sur une distance de 750 kilomètres jusqu’à l’océan Pacifique, façonnant pour toujours le paysage. Et ce phénomène va se reproduire tous les 40 à 50 ans, sous l’effet des fluctuations du front glaciaire. Car la région des Scablands s’est retrouvée engloutie à plusieurs reprises, contrairement à ce que pensait Bretz, qui ne proposait initialement qu’une seule inondation. En novembre 1979, à la réunion annuelle de la «Geological Society of America», Bretz reçoit la médaille Penrose, qui récompense chaque année un chercheur pour ses contributions exceptionnelles en géologie. Il s’éteint le 3 février 1981 à l’âge de 99 ans, reconnu par ses pairs. Depuis, l’idée que les phénomènes mis en œuvre pour former le paysage des Scablands sont également intervenus, à une échelle plus importante encore, sur d’autres planètes, notamment sur Mars, s’est banalisée…



UN PHÉNOMÈNE INTERVENU SUR D’AUTRES PLANÈTES ? 

La région nord-américaine des Scablands présente des ressemblances troublantes avec certaines régions martiennes, comme par exemple celle d’Ares Vallis. On y retrouve des canyons, des îles en forme de larme, des chenaux anastomosés, des vallées suspendues. A chaque fois, les chenaux ont cette particularité d’être linéaires, sans méandres, la caractéristique des inondations catastrophiques. Leur taille suggère que d’énormes quantité d’eau sont entrées en jeu. Dans les deux cas, l’eau s’est écoulée depuis des régions élevées vers des régions plus basses. Pour les scientifiques, les paysages martiens d’Ares Vallis pourraient avoir été façonnés par l’eau il y à 3 milliards d’années. Une forte élévation de température au niveau de la surface de la planète aurait libéré une énorme quantité d’eau qui se serait ruée des hauts plateaux vers les plaines. Un flot gigantesque se serait alors formé, charriant un mélange de roches, de boue et de glace dévastant tout sur son passage et expliquant la formation de chenaux dont certains mesurent 25 kilomètres de large et 1 kilomètre de profondeur…


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