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Brève histoire de la distribution d’eau en France
Christophe Bouchet de EDITIONS JOHANET 15 juillet 2019 Paru dans N°423 - à la page 129

A l’heure où le simple fait d’obtenir de l’eau potable à volonté en actionnant un banal robinet relève de l’évidence, il n’est peut-être pas tout à fait inutile de se remémorer les gigantesques efforts qu’il a fallu consentir pour assurer un service de qualité à chaque citoyen…

C’est sous Louis XVI, en 1777, qu’intervient la première expérience de mise en place d’un service de distribution d’eau à domicile. L’idée en revient aux Frères Périer qui fondent la Compagnie des eaux de Paris pour distribuer aux parisiens de l’eau en abondance comme c’est alors le cas à Londres. Elle consiste à desservir, sur abonnements, les immeubles et maisons particulières, par des branchements sur l’eau de la Seine, pompée au niveau de la plaine de Chaillot. Ils souhaitaient aussi alimenter des fontaines marchandes puis installer dans Paris des « pompes à feu » pour combattre les incendies et nettoyer les rues. En 1781, ils importent une machine à vapeur pour pomper l’eau de la Seine et mettent en place les premières pompes à feu. Un après, la première pompe, mise en service près du pont de l’Alma, entre en fonctionnement. Le réseau des Frères Périer alimente le quartier de Chaillot sur la rive droite et le quartier du « Gros Caillou », proche de l’actuel quai d’Orsay, sur la rive gauche, avec respectivement 4.100 et 1.300 m³ d’eau par jour. Mais le coût trop élevé de l’abonnement freine le mouvement : il faut débourser 50 livres par an (100 livres la première année) pour obtenir 274 litres d’eau livrés tous les deux jours à heures fixes. En 1782, la compagnie ne compte que 5 abonnés, chiffre qui se stabilisera à 47 en 1788. Victime de l’opposition des porteurs d’eau, de la présence des fontaines publiques et de certains propriétaires, effrayés par la perspective des fuites entraînées par l’installation de tuyaux sous pression dans leurs immeubles, la compagnie, étranglée par les dettes, est reprise en 1788 par une administration municipale, « L'Administration royale des eaux de Paris » sans avoir jamais engrangé le moindre bénéfice.

Il faut attendre le milieu du 19ème siècle, et la généralisation de la machine à vapeur, pour que prenne à nouveau corps la possibilité de réaliser un réseau d’adduction sous pression desservant les logements individuels.

De la fontaine au réseau

Sous le second Empire, l’arrivée du Baron Georges Eugène Haussmann à la préfecture de Paris agit comme un accélérateur. Le préfet Hausmann confie en 1856 à l’ingénieur Eugène Belgrand, la responsabilité du service des eaux et des égouts de Paris.

La capitale se lance alors dans de gigantesques travaux : grâce à un système de canalisations de distribution, chaque immeuble et chaque maison de la capitale, bénéficie de l’eau courante. Méfiant vis-à-vis de la qualité de l’eau de la Seine qui constitue alors la principale source d’alimentation de la ville, Haussmann cherche de nouvelles ressources, parfois lointaines. C’est le signal de départ des grands travaux de dérivation de la Dhuis (1865), de la Vanne (1875) puis de l’Avre (1898). C’est aussi à Haussmann et aux travaux de Belgrand que l’on doit le réseau du « tout à l’égout » de la capitale. Les eaux usées sont alors rejetées dans la Seine, loin des points de captage, à hauteur de Levallois-Perret et de Saint Denis. Mais devant les protestations des riverains situés en aval, on instaurera en 1876 des champs d’épandage pour filtrer ces eaux usées. Globalement, la quantité d’eau mise à disposition de la ville de Paris et de ses habitants passe de 142.000 m³ en 1853 à 479.000 m³ en 1900.

À la suite de ce succès, de nombreuses villes examinent la possibilité de mettre en place une alimentation en eau. Mais ces systèmes d’adduction d’eau, dévoreurs de capitaux, ne sont pas à la portée de toutes les villes. Les pouvoirs publics de l’époque décident donc d’instituer le système des concessions à des sociétés privées. C’est alors que naissent les premières sociétés de distribution d’eau : la Compagnie Générale des Eaux en 1853, la Lyonnaise des Eaux en 1880 et la SAUR en 1933.

Au-delà de la distribution, l’amélioration de la qualité sanitaire de l’eau devient un objectif majeur. Des systèmes de filtration lente sur sable sont mis en œuvre à Paris, Marseille, Lyon et Toulouse. Ils seront peu à peu complétés par des procédés de décantation et de coagulation, ce qui va permettre d’améliorer sensiblement la qualité de l’eau distribuée. Mais même si les épidémies reculent, ces seuls traitements physiques ne suffisent pas à éliminer toutes les bactéries. À partir de 1880, l’essor de la microbiologie ouvre une ère nouvelle dans l’approche de l’alimentation en eau potable. La corrélation entre eau de mauvaise qualité et épidémies, est matérialisée par la fameuse phrase de Pasteur : « Nous buvons 90 % de nos maladies ».

Les progrès de la bactériologie

On se lance dans différents essais de purification de l’eau à partir de produits chimiques tels que l’iode, l’acide citrique, les permanganates pour tenter d’éliminer microbes et bactéries. En 1881, Koch démontre que l’hypochlorite de sodium détruit le germe responsable du choléra. Ce produit, dont l’utilisation est relativement simple, peut aussi être produit à faible coût. Il a également le gros avantage d’avoir un effet rémanent dans les canalisations.

A la même époque, Marius-Paul Otto met au point une autre technique pour désinfecter l’eau et lance la première entreprise spécialisée dans la fabrication d’équipements utilisant l’ozone, la Compagnie des Eaux et de l’Ozone. En 1906, les villes de Nice, Chartres et Lille seront les premières à l’utiliser.

La première chloration des eaux se fera à Paris en 1911. Mais ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale, que le recours au chlore et à ses dérivés se développe véritablement, notamment à Lyon, Reims ou encore Saint-Malo.

L’histoire de la distribution de l’eau va dès lors s’accélérer, sous l’effet conjugué de besoins toujours plus importants et, surtout, des progrès de la chimie. Les enjeux sont nombreux : il faut dégager des financements, maîtriser les techniques, mais aussi vaincre les réticences des populations vis-à-vis d’une eau traitée chimiquement. Ces besoins vont donner naissance à une industrie que nos lecteurs connaissent bien, celle du petit cycle de l’eau : capter, analyser, stocker, compter, distribuer, puis traiter à nouveau avant le rejet au milieu naturel. Elle est alors l’embryon de ce qu’on appellera bien plus tard « l’école française de l’eau ».

Après la seconde guerre mondiale, les développements, dans tous les domaines, s’enchaînent.

En matière de distribution cependant, le mouvement est moins rapide que ce que l’on imagine communément : en 1930, seulement 23 % des communes disposent d’un réseau de distribution d’eau, et en 1945, 70 % des communes rurales ne sont pas encore desservies. Il faut attendre la fin des années 1980 pour que la quasi-totalité des Français bénéficient de l’eau courante à domicile. Aujourd’hui, plus de 99 % des français ont de l’eau courante à domicile grâce à un réseau constitué de 550.000 km de canalisations d’une valeur estimée à 80 milliards d’euros.

L’assainissement, lui aussi, ne se développera que progressivement : les stations d’épuration fleurissent dès le début des années 1960, reflétant les premières prises de conscience environnementale…