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A l'heure où ceux qui s'alarment du recul généralisé de la biodiversité sont de plus en plus nombreux et alors qu'un consensus se dégage à l'échelon national pour préserver des espaces naturels de plus en plus menacés, un projet soutenu par l'État risque de transformer un site exceptionnel en une décharge à ciel ouvert. Explications.

C?est une histoire assez extraordinaire qui se déroule de nos jours ? en ce moment même ? à moins de 30 km au nord de Paris. Là, sur les coteaux de la forêt de Carnelle, se trouve niché dans un écrin de verdure un lac de 600 mètres de long sur 200 de large et profond de 30 mètres. Ses eaux bleutées, exceptionnellement limpides, en font un véritable coin de paradis, un havre de paix à moins de 20 minutes de la capitale. Un improbable trésor qu'un heureux hasard aurait placé là par un imprévisible concours de circonstances... On imagine sans peine le parti que pourraient tirer les collectivités alentours d'un tel patrimoine. A l'heure où la plupart des communes de la petite couronne subissent une désindustrialisation croissante et une désaffection des populations prêtes à s'éloigner toujours plus loin pour retrouver un environnement préservé, on pourrait penser qu'une telle opportunité constitue une chance incroyable, quasiment inmanquable. Et pourtant' Si ce lac existe bien, tout comme le projet de valorisation qui s'apprête à être mené, ce dernier n?est pas tout à fait celui qu'on imagine. S?il n?avait été contesté par une poignée de défenseurs de l'environnement, il ne s'agirait rien de moins que de transformer ce site exceptionnel en une décharge de classe 3 ! Pour comprendre comment on peut, au 21ème siècle, en plein Grenelle de l'environnement, aboutir à une telle aberration, il faut revenir une centaine d'années en arrière, à l'époque ou l'endroit n?était encore qu'une vaste plaine crayeuse. Il y a un siècle, une vaste plaine crayeuse En 1885, Beaumont sur Oise n?est encore qu'une petite commune rurale d'à peine 3.000 habitants. La ville, que le chemin de fer contourne en même temps que la colline de Carnelle, ne profite pas réellement de la révolution industrielle, contrairement à sa voisine Persan. Conséquence, les industries s'implantent entre la ligne de chemin de fer, l'Oise et Persan. Aussi est-ce une aubaine lorsqu'en octobre 1885, un industriel sollicite du conseil municipal le droit d'ouvrir une carrière de craie et d'y installer une usine pour la fabrication du ciment. Le ciment nécessitant également de l'argile, deux autres carrières sont ouvertes à proximité dont l'une au lieu dit « le lac bleu » dans la forêt de Carnelle. L?exploitation se développe peu à peu mais le site ne prendra véritablement essor qu'en 1912, lorsque la société des ciments Portland de Beaumont sur Oise construit une première usine. En 1930, Poliet et Chausson prend le contrôle de l'exploitation et bâtit une seconde usine qui sera exploitée jusqu'à son bombardement à la fin de la seconde guerre mondiale. Reconstruite en 1945, l'exploitation prend un nouvel essor et emploiera jusqu'à 400 personnes en 1948. Pourtant à partir de 1952, un lent déclin commence qui ne prendra fin qu'avec l'arrêt définitif de la production à la fin de l'année 1967. L?exploitation, abandonnée, laisse une empreinte géologique de 25 hectares répartie sur les communes de Beaumont, Nointel et Mours. Sur le site qui appartient alors à la société des Ciments Français, laquelle deviendra plus tard Calcia, la nature reprend progressivement ses droits. Le niveau de l'eau, apparue à la fin des années 1930 lorsque l'exploitation a atteint le toit de la nappe phréatique, n?a cessé de monter jusqu'à envahir finalement l'intégralité de la carrière et donner naissance au lac dit des Ciments. Durant cette période, ponctuée par quelques vagues projets de reconversion tous rejetés par la préfecture, il ne se passe rien et l'ancienne carrière reste totalement abandonnée. A tel point qu'il faudra attendre 1986 pour que les cheminées qui surplombent le site soient dynamitées et 1990 pour qu'il soit l'objet d'un regain d'intérêt. Au début des années 1990, un regain d'intérêt En 1990, la société Calcia formule une première demande en comblement qui sera rejetée avant d'être renouvelée en 2006. C?est qu'entre-temps, sur le site redevenu sauvage, la nature a repris tous ses droits. Libres de s'y développer à l'envi, faune et flore ont envahi ce nouvel espace conférant aux lieux un aspect remarquable. L?association écologiste « Les Amis de la Terre du Val d'Ysieux » y recensera en 2006 plus de 700 espèces dont certaines protégées au niveau national et régional. Une autre expertise, menée par des experts indépendants, confirmera l'intérêt floristique du site. Et ce n?est pas tout. Au centre de ce joyau, dont une partie est d'ailleurs déjà classée en Zone Naturelle d'Intérêt Ecologique Faunistique et Floristique (ZNIEFF), se trouve le lac en lui-même. D?une superficie de 13 hectares, il mesure 600 mètres dans sa plus grande longueur et 30 mètres de profondeur ce qui en fait le lac le plus profond d'Île-de-France. La masse d'eau, évaluée à 2 millions de m3, se trouve sous la double influence de la nappe d'eau potable de la craie et de l'Oise située à moins de 400 mètres. Elle constitue une réserve immédiatement disponible pour les agglomérations avoisinantes en cas de pollution majeure de l'Oise ou des champs captants d'Asnières-sur-Oise dans le périmètre desquels le lac se trouve. Sa situation même en fait un bassin d'expansion susceptible d'absorber des masses d'eau importantes en cas de crue majeure de l'Aisne et de l'Oise. Autant de raisons qui militent en faveur d'un aménagement et d'une mise en valeur des lieux. Le public, contrairement aux édiles et à l'administration, ne s'y trompe pas. Des familles viennent s'y promener. Les pêcheurs y trouvent un cadre et un calme qui n?existe nulle part ailleurs. Des associations de plongeurs, des pompiers viennent s'y entraîner. Les riverains eux-mêmes lui reconnaissent, au delà de son intérêt environnemental, une indéniable valeur patrimoniale. C?est donc la stupéfaction qui prévaut lorsqu'après enquête publique, un arrêté préfectoral en date du 7 mai 2008 autorise le remblaiement du lac. 7 mai 2008 : le lac doit laisser la place à une décharge Lorsque le 7 mai 2008, le préfet du Val d'Oise donne l'autorisation de remblayer le lac, contrairement à toutes les décisions rendues sur ce dossier par l'administration jusqu'à cette date, c'est d'abord l'incrédulité qui domine. Du côté des trois communes riveraines du site, qui, a aucun moment, n?ont été capables de faire émerger un projet alternatif suscitant l'adhésion de leurs administrés, on fait valoir que la décision préfectorale mettra fin aux baignades illicites et à la dangerosité du plan d'eau. Bien peu d'élus réalisent qu'ils viennent de laisser passer une formidable opportunité de développement durable, voire de développement tout court. Du côté du Conseil régional, pourtant composé de conseillers Verts, l'embarras est aussi palpable. On hésite à prendre parti. On tergiverse. On parle de remblaiement partiel. Il faudra finalement que ce soit des habitants regroupés en associations locales, dont la toute jeune association « Les amis du lac » constituée pour l'occasion, qui se décident à former un recours devant le tribunal administratif. Contre toute attente, le 1er août 2008, elles obtiennent gain de cause, le tribunal ordonne la suspension de l'application de l'arrêté préfectoral du 7 mai autorisant le remblai du lac. Outre qu'elle permet de stopper les travaux de remblaiement qui avaient déjà commencé, la décision du tribunal incite les élus à se mobiliser. Le 4 août, le Conseil général qui souhaite faire du Val d'Oise un éco-département et s'apprête à installer un Conseil départemental du développement durable chargé d'éclairer l'assemblée départementale en la matière, réaffirme sa priorité accordée au développement durable et promet de nouvelles études. Il est rapidement suivi par deux députés du département qui confirment leur opposition au remblaiement. Problème : ces prises de positions, pour la plupart favorables à la protection du site, n?empêchent pas le ministère de l'écologie de faire appel le 14 août de la décision de suspension du tribunal. Erreur d'appréciation du ministre ? Bévue de la part de services d'un ministère alors en pleine restructuration ? Volonté de soutenir la préfecture ? Toujours est-il qu'en optant pour l'appel, le ministère se positionne à l'exact opposé de la philosophie du Grenelle. Le MEEDDAT à l'opposé de la philosophie du Grenelle A ce stade du dossier, quels sont les points de vue des différents protagonistes ? Les partisans de la préservation du site développent, on l'a vu, une argumentation pour l'essentiel fondée sur la valeur écologique du lac des Ciments. Ils soulignent également les risques de pollution actuels mais aussi futurs qui pèseraient sur la nappe phréatique si l'on venait à remblayer, avec des matériaux dits inertes, le plan d'eau qui communique directement avec la nappe. Ils mettent également en garde contre les inévitables nuisances qui résulteraient d'un trafic ininterrompu de déchets durant 20 ans. Tout à sa logique industrielle, Calcia, propriétaire des lieux, estime de son côté remplir ses obligations légales sur un site dont elle est responsable en chargeant la société Valoise, constituée pour l'occasion, de remblayer une carrière qui n?est plus en exploitation pour restituer au final le site tel qu'il était à l'origine. Que ce remblaiement génère de substantiels revenus durant les vingt années que durera l'opération est, après tout, conforme à la logique industrielle et à l'objet social du cimentier. Les communes riveraines du lac, désireuses de mettre fin aux accidents suscités par des baignades sauvages et par-dessus tout de ne pas engager de moyens financiers dans un projet d'aménagement qu'elles ne désirent pas, se satisfont peu ou prou de la proposition du propriétaire du site de leur rétrocéder pour un euro symbolique la propriété des terrains une fois remblayés et arborés. La position de la préfecture et du ministère de l'écologie est à la fois plus complexe et moins cohérente. Elle ne peut se comprendre que par une lecture strictement administrative de ce qui n?est, pour elle, qu'un dossier comme un autre. C?est d'ailleurs là que réside sans doute la principale erreur, sinon du ministre, au moins de son administration : ne pas avoir perçu la dimension emblématique du projet à un moment ou l'impulsion du Grenelle se devait d'être relayée sur le terrain par des actes concrets. Renvoyé dans les cordes, il en est maintenant réduit à attendre la décision des magistrats dans la position bien peu enviable du perdant/perdant. Car si la décision du Conseil d'Etat lui est favorable, on soulignera l'incohérence d'une position en contradiction avec l'esprit du Grenelle et la ligne définie par le Président de la République en matière de développement durable. Si elle lui est défavorable, on le dira désavoué. Reste que ce sont bien des magistrats et non plus des politiques, désormais hors-jeu, que dépend le sort du lac des ciments. Quel sera son avenir ? Impossible aujourd'hui de formuler une quelconque hypothèse avant que le Conseil d'Etat ne rende sa décision. Ce qui est sûr, c'est qu'une décision favorable au lac ouvrira une nouvelle phase de débats entre les tenants d'une sanctuarisation du site pour le protéger et ceux qui souhaitent le préserver tout en l'ouvrant au public. A suivre donc' Merci à Bernard Houlbert et à Alain-Claude Héaulme, respectivement Président et Trésorier de l'association « Les amis du lac » sans qui la réalisation de cette histoire d'eau eût été bien plus difficile?. les lecteurs désireux d'en savoir plus peuvent se connecter sur le site de l'association à l'adresse : http://lesamisdulac.free.fr