La singularité du projet « Circular Water » réside notamment dans l’intégration d’un système de maîtrise de la microbiologie de l’eau, directement couplé aux installations techniques.
L’industrie représente environ 20 % des prélèvements d’eau en France (hors industries énergétiques), avec des besoins particulièrement élevés, notamment dans les secteurs agroalimentaires, cosmétique et pharmaceutique. À une époque où les périodes de pénurie des ressources s’enchaînent (sécheresses répétées, restrictions préfectorales, pression réglementaire accrue), la sécurisation et la réduction des consommations d’eau deviennent des enjeux stratégiques pour les sites industriels.
C’est dans ce contexte que s’inscrit un projet porté par le Français Cap Ingelec (voir encadré) pour un manufacturier français du secteur de la cosmétique, implanté en Ardèche. « Cet industriel voulait réduire sa dépendance à la ressource dans le cadre d’une démarche environnementale forte – il est certifié B Corp. Il a ainsi mené un audit sur les consommations en eau de son site, afin d’identifier les usages, puis sur l’optimisation des consommations », rappelle Sylvain Cipriani (voir photographie), directeur technique Eau et utilités de Cap Ingelec.
Au-delà de ce levier de réduction, l’industriel a voulu aller encore plus loin et s’est intéressé à la reuse. « Au lieu d’utiliser de l’eau adoucie pour les utilités (vapeur, circuits de refroidissement, par exemple) et le nettoyage, l’objectif était de substituer toute ou partie des usages d’eau adoucie par une eau réutilisée », précise-t-il. Comme le site dispose d’une station d’épuration biologique recevant toutes les eaux usées, Cap Ingelec a réalisé une étude de risque, qui a mis en lumière un risque microbiologique, des enjeux réglementaires concernant les indésirables dans les rejets, puisque le fonctionnement de l’installation est modifié, et la robustesse du système pour la continuité de service.
Décarbonation et traitements membranaires
« Ce qui est ressorti de l’étude de risque est la nécessité de séparer les eaux pour une maîtrise de la prolifération microbiologique tout au long du procédé et la conception d’un chaînage de traitement permettant une bonne maîtrise de la conductivité et de l’acidité de l’eau – la libération de CO2 par l’action des bactéries dans la station d’épuration favorise la présence de bicarbonate et de carbonate », explique Sylvain Cipriani. Cap Ingelec a alors procédé à un essai pilote pendant six semaines, ce qui a permis de valider les performances attendues du chaînage et de déterminer les conditions acceptables pour l’installation.
Baptisé « Circular Water », l’installation de reuse s’articule autour d’une décarbonatation basée sur une régénération acide sur résines échangeuses d’ion et de plusieurs traitements membranaires. « Cette combinaison nous permet de travailler avec des membranes basse voire très basse pression, donc de diminuer de façon significative l’intensité des pompes. Nous avons d’ailleurs sélectionné uniquement des moteurs IE5 et associé des variateurs de vitesse pouvoir minimiser au maximum les consommations énergétiques », poursuit Sylvain Cipriani. Pour garantir la neutralisation des effluents sans ajouter de chimie, la solution retenue est une saulaie adaptée à la réception de ces effluents. En plus de permettre la croissance d’un milieu naturel et l’amélioration de la biodiversité, la plantation de saules contribue aussi à l’image écologique du manufacturier de cosmétiques.
La singularité du projet « Circular Water » réside dans l’intégration d’un système de maîtrise de la microbiologie de l’eau, directement couplé aux installations techniques. « Nous avons ainsi déployé un cytomètre en ligne, permettant de suivre en continu l’évolution bactériologique au début, au milieu et en fin de filière, jusqu’à la livraison de l’eau à la manufacture. Chaque point fait l’objet d’une mesure automatisée, à raison d’une analyse par heure – on peut même parler d’une surveillance en temps réel, comparée à une obligation réglementaire d’un contrôle par an – , garantissant une surveillance extrêmement fine », précise Sylvain Cipriani. Pour ce dernier, c’était même la première fois que cette technique d’analyse était utilisée sur une eau non potable en France.
Réduction de 37 % de la consommation d’eau de ville
Cette approche innovante illustre l’expertise avancée de Cap Ingelec en chimie de l’eau et en microbiologie et sa capacité à contrôler en permanence toute dérive microbiologique éventuelle. Cette « technologie de rupture » sécurise la qualité de l’eau recyclée et ouvre la voie à de nouveaux standards industriels. Au-delà de la performance de reuse, le projet a nécessité un important travail réglementaire (dialogue étroit avec l’agence de l’eau et la Dreal[1], notamment sur le rejet dans le milieu naturel), un engagement contractuel en matière de performance – « un marqueur fort de Cap Ingelec » – et un accompagnement des équipes du site vers un nouveau métier, à savoir la production d’une eau de substitution à l’eau adoucie destinée aux usages cosmétiques.
« Les objectifs de l’engagement de performance étaient une DCO inférieure à 15 mg/l, une conductivité inférieure à 50 µS/cm, un pH compris entre 6 et 8, des MES inférieurs à 10 mg/l et des coliformes Escherichia coli et entérocoques absents. Après plus d’un an et demi de fonctionnement, nous avons réussi à réduire de 37 % la consommation d’eau de ville et l’industriel envisage, à plus ou moins long terme, de substituer d’autres usages, qui restent encore à identifier, pour atteindre 50 % de réduction de la consommation », affirme Sylvain Cipriani.
Cap Ingelec, un spécialiste des projets complexes
Créée en 1992 et aujourd'hui dirigée par Matthieu Calès, l’entreprise familiale française Cap Ingelec, dont le siège social se situe à Bordeaux (Gironde), est un contractant général dont le métier est la conception et la réalisation d’installations clé en main dans trois grands domaines d’activité : les data centers, les énergies (haute-tension, énergie, eau et environnement) et les industries (salles à environnement contrôlé). « Cap Ingelec travaille depuis des années dans le domaine de l'eau, s’appuyant sur des fournisseurs spécialisés. Mon arrivée en 2023 a permis de développer la compétence “eau” en interne et de façon plus pointue. Notre valeur ajoutée réside dans les projets complexes, qui requièrent un savoir-faire très technique », précise Sylvain Cipriani, directeur technique Eau et utilités au sein de Cap Ingelec. En 2025, l’entreprise employait 800 personnes pour un chiffre d’affaires de 685 millions d’euros, dont 180 M€ à l’international. « L’entreprise est en forte croissance : en 2026, nous prévoyons de recruter entre 250 et 300 personnes », indique Sylvain Cipriani.

